La fraternité ou l'enfer, ça va se jouer vite

Carte blancheÀ Gregory Wicky, à propos des scénarios du futur.

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Hier soir à 21h, en écoutant au balcon la clameur du voisinage faire hommage aux soignants, je me suis dit qu’entre les moments de solidarité comme celui-ci et les signes d’égoïsme manifestes, dans les parcs où l’on s’agglutine ou ailleurs, notre société tiraille déjà un peu aux entournures. Qui peut prévoir ce qui nous attend à l’autre bout de cette crise? Personne. Mais on ne peut pas s’empêcher d’imaginer. Alors imaginons un peu.

Le scénario du pire, d’abord. La pandémie dure, l’économie s’effondre (ça, on a déjà bien compris que c’était en chemin), le chômage explose, les services de base ne peuvent plus être assurés par un état exsangue. Une grande dépression s’installe comme il y a un siècle, mais sur une planète trois fois plus peuplée, avec une catastrophe environnementale déjà en route (ce n’est pas parce qu’on ne la regarde plus qu’elle s’en est allée), des vagues de réfugiés climatiques se disputant des ressources déclinantes, onze puissances nucléaires toutes en déliquescence. C’est la fin du film, chacun pour soi, Jeff Bezos et Elon Musk se barrent en fusée alors que les villes s’écroulent et les crédits défilent au son du «Requiem» de Mozart.

Le scénario du meilleur, alors? L’épidémie passe relativement vite (la Chine vient de connaître deux jours sans nouveau cas déclaré, on peut croiser les doigts), nous pleurons nos morts, pansons nos plaies, nous nous remettons lentement mais sûrement grâce à des mécanismes de soutien étatiques et interpersonnels. Nous reprenons le cours de nos vies, mais avec davantage d’égards les uns pour les autres, un peu plus conscients de la beauté et de la fragilité du monde, l’humanité entame l’âge d’or de sa maturité. Dans le film, Jeff Bezos pleure de bonheur en érigeant de ses mains des écoles pour les orphelins d’Afrique, les crédits défilent au son de «What a Wonderful World» de Louis Armstrong.

«Applaudir au balcon n’est peut-être pas qu’une manifestation sympa à l’égard de ceux qui triment pour sauver nos vies»

Bon, parions que la réalité se situera quelque part entre deux. Mais de quel côté, plutôt? Ces prochains mois, ces prochaines années, ce sera à chacun de nous de faire pencher la balance comme elle ou il pourra.

Car en applaudissant au balcon hier soir, il y a eu cette autre pensée, glaçante: et si cette manifestation de reconnaissance n’était que l’élégante émanation d’une décence bientôt révolue, les restes d’un vernis d’humanité trop fin pour résister aux intempéries des privations? La queue de la comète, comme l’esprit romantique du XIXe siècle, dont on dit qu’il vécut ses dernières heures au Noël 1914, lorsque soldats français et allemands se réunirent pour fêter entre les tranchées. Parce que c’était le début, parce qu’ils se souvenaient encore qu’on leur avait appris à aimer leur prochain, parce que c’était bon d’y croire. Avant de sombrer dans la barbarie et l’enfer pendant quatre longue années.

Applaudir au balcon n’est peut-être pas qu’une manifestation sympa à l’égard de ceux qui triment pour sauver nos vies. C’est aussi une façon de dire qu’on est là et qu’on met sa piécette du côté de la fraternité et de la trompette d’Armstrong.

Créé: 21.03.2020, 07h38

Gregory Wicky, rubrique Vaud et régions.

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