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Une joie féroce

Quand la mort rôde, la vie a plus de goût. C’est tragique, c’est indécent, mais c’est comme ça. Les reporters de guerre savent de quoi je parle, ceux qui ont traversé des maladies graves aussi. L’écrivain Sorj Chalandon a trouvé une belle formule pour dire cette forme de jubilation née de l’état d’urgence vitale: une joie féroce. C’est le titre de son dernier roman, écrit à l’ombre du cancer.

Parlons des «joies féroces» nées du fichuvirus. Il y a les vertueuses, qui s’expriment largement. La joie de voir les eaux de la lagune de Venise redevenir limpides, les voisins s’entraider, les infirmières sortir de l’ombre, l’ONU en appeler à un cessez-le-feu mondial. Nous sommes nombreux à désirer voir dans la crise actuelle une formidable occasion: de ralentir, de revenir à l’essentiel, d’échapper à la spirale de la dispersion, de promouvoir une nouvelle hiérarchie des valeurs, une société plus solidaire. Oui, la voie de la sagesse coronavirale s’ouvre à nous, puissions-nous la suivre et surtout ne pas redevenir aussi cons qu’avant dès le danger passé.

Il y a aussi, il faut le dire, des jubilations plus mesquines, voire inavouables. Tenez, celle des brunes: l’heure de leur revanche a sonné puisque, comme le dit ce coiffeur à l’arrêt forcé, «dans 2 mois, 99% des blondes auront disparu de la surface de la Terre». Je pense aussi aux conjoints d’oiseaux volages, qui voient se réaliser leur rêve secret: une cage à deux. Mais peut-être, déjà, déchantent-ils? Et Roman Polanski. Son martyre médiatique s’annonçait interminable et soudain, il n’intéresse plus personne. En voilà un qui doit allumer des cierges au coronamachin. Tout comme Emmanuel Macron, qui redécolle en fanfare dans les sondages, sans plus un gilet jaune à l’horizon.

Mais il y a une autre joie féroce qui me fait moins rire: elle émane de ceux qui aspirent à un régime d’ordre, d’autorité, de surveillance. Ceux qui pensent que la démocratie est un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir. Et secrètement sourient à la perspective d’être davantage tenus, contraints, guidés. Et même punis?

Je ne peux m’empêcher de penser aux bébés. Récemment, les spécialistes de la petite enfance se sont rendu compte que les petits aiment être emmaillotés, eh oui, comme au XIXe siècle. Parce qu’il y a bel et bien un bénéfice psychologique primaire, une joie élémentaire à se sentir tenu, contraint, protégé par plus fort que soi. À l’inverse, être libre de ses mouvements, c’est formidable, mais angoissant. Et pourtant: c’est ce qui s’appelle grandir.

Si on pouvait sortir de la gonfle sans retomber en enfance collective, ce serait super.

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