Passer au contenu principal

Les lobbyistes des avions de combat m’ont invitée

Lise Bailat nous dévoile les coulisses de la campagne pour l'achat des nouveaux jets de l'armée suisse.

La scène se passe dans le bureau d’une agence de communication, dans la vieille ville de Berne. On me présente à un ancien de l’entreprise d’armement suisse RUAG, engagé désormais pour la campagne de Dassault en Suisse. Le ton est courtois, sans plus. On sent que chacun fait ses devoirs. On me propose un sandwich et un verre d’eau. Puis une présentation PowerPoint sur les caractéristiques techniques du Rafale commence, commentée par mon interlocuteur, alors que des employés de l’agence PR pianotent sur leur ordinateur dans un coin.

Je vous ai sans doute déçus: la scène est banale. Mais elle s’inscrit dans une campagne qui l’est moins. Fin septembre probablement, les Suisses se prononceront sur une enveloppe de 6 milliards de francs destinée à acheter de nouveaux avions de combat. Outre Dassault, trois autres constructeurs espèrent décrocher le magot. Naturellement, ils cherchent à prendre de l’influence sur cette affaire, mais sans s’attirer les foudres de la conseillère fédérale Viola Amherd. Car la ministre a tiré les leçons de l’échec de l’achat du Gripen. Elle veut éviter toute polémique avant le fameux vote. Elle a fixé des règles strictes: les employés de son département ont l’interdiction d’accepter des invitations des avionneurs.

«Qu’est-ce que ça change d’acheter français ou américain, au fond?»

Il est tout aussi déconseillé aux constructeurs de draguer des parlementaires. Le choix de l’appareil est réservé au Conseil fédéral et se fera après le vote de septembre s’il est positif. Mais rien n’empêche d’informer. Alors des journalistes reçoivent des invitations à des rendez-vous informels. À côté de Dassault, par deux fois, j’ai répondu à l’invitation de l’américain Lockheed Martin, qui promeut le F-35, dans le lobby d’un grand hôtel bernois, au prix d’un café et d’un thé.

Pourquoi m’y rendre? Par curiosité — c’est mon métier — pour faire connaissance avec ces interlocuteurs, identifier leur profil et donc aussi la stratégie de leur entreprise, ainsi que pour poser mes questions. Des consœurs et confrères ont fait pareil, avec le même résultat. Sans grande surprise, chaque avionneur présente les dernières évolutions de son appareil et ses capacités, au fond bien meilleures que celles de ses concurrents. Mais ces rencontres permettent de noter à quel point il importe à ces entreprises de ne pas déplaire à Viola Amherd. Leur maître-mot est ainsi devenu la transparence. Et dans l’ère du temps, ils mettent en avant leurs efforts écologiques ou égalitaires.

La seule question qui n’obtient pas de réponse est celle qui a trait à l’aspect diplomatique de l’achat d’avions: qu’est-ce que ça change d’acheter français ou américain, au fond? Au final, vous ne verrez dans vos médias que peu de détails techniques sur les jets en lice. C’est peut-être ce que les avionneurs peinent à comprendre: l’intérêt public à connaître tous les aspects techniques de tel ou tel appareil est limité à ce stade. Nous ne voterons que sur un principe et une somme. Mais cela aussi fait partie de la stratégie du Conseil fédéral: plus les avionneurs restent éloignés du scrutin, plus ce dernier a des chances de se solder par un oui.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.