Loi sur les jeux d’argent: le sport vraiment protégé?

RéflexionsPatrick Oberli, responsable Sports «24 heures» - Sport Center

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C’était en hiver 2012 dans un coin du Buffet de la Gare de Lausanne. Devant son café, un policier glissait, dépité: «En Suisse, on ne peut strictement rien faire contre les manipulations de matches. Alors pourquoi enquêter?»

Quelques jours plus tôt, le Tribunal pénal fédéral avait acquitté plusieurs prévenus, pourtant convaincus d’avoir truqué des matches des championnats suisses de football. Le juge fédéral, cheveux gris, du haut de ses certitudes, avait alors lancé une de ces vérités que seuls les juristes comprennent. Pour qu’il y ait escroquerie, il faut que des personnes physiques subissent un dommage. Dans l’affaire jugée, comme le vecteur était de manipuler pour le compte de paris pris sur Internet, il ne voyait aucun humain, juste des terminaux.

La partie, une enquête de plusieurs années du Ministère public de la Confédération, se terminait en queue de poisson. Sauf pour les ex-accusés qui se sont vu attribuer de confortables indemnités. Et la Suisse se couvrait d’un bonnet d’âne de première classe. Sans le vouloir, le juge avait fait du pays un potentiel paradis des trucages de compétitions sportives.

«On parle peu, très peu, des moyens investis dans la protection des compétitions sportives, de la lutte contre le crime organisé, ces bandes discrètes qui ne connaissent pas les frontières mais brassent des millions»

Passé le camouflet, les rares personnes qui se préoccupaient réellement du problème ont alors placé leurs espoirs dans un nouveau texte législatif en gestation. Six ans plus tard (!), le 10 juin, la loi sur les jeux d’argent arrive enfin devant peuple.

La campagne fait rage, les arguments fleurissent. On parle de protection des joueurs de hasard, de censure d’Internet, de défense des intérêts des casinos, de millions distribués à la culture et au sport, essentiels à leur développement. Mais peu, très peu, des moyens investis dans la protection des compétitions sportives, de la lutte contre le crime organisé, ces bandes discrètes qui ne connaissent pas les frontières mais brassent des millions. Pourtant, en pariant elles réalisent d’une pierre deux coups, faisant fructifier leur argent tout en le blanchissant.

Le thème mériterait un minimum d’attention, car la situation actuelle n’est pas parfaite. Certes, la loi soumise au peuple prévoit des sanctions en cas de blanchiment, corruption ou manipulation. Des peines de prison et des amendes. Les fédérations et les opérateurs sont censés – comme par le passé, d’ailleurs – dénoncer les cas suspects à la police ou à la Commission fédérale des jeux.

«Dans la réalité, ces mesures ne font peur à personne, parce qu’elles restent au niveau des mots. Les truqueurs potentiels vont continuer à vivre sereinement»

Le Conseil fédéral a également adopté, le 31 janvier 2018, la Convention du Conseil de l’Europe (32 pays) sur la manipulation de compétitions sportives. Discutée en 2014 à Macolin (BE), elle entrera en vigueur lorsque cinq pays l’auront ratifiée. Des progrès, certes, parce que l’on y évoque enfin une collaboration internationale. Mais qui, dans la pratique, reste de bonnes intentions.

Dans la réalité, ces mesures ne font peur à personne, parce qu’elles restent au niveau des mots. Les truqueurs potentiels vont continuer à vivre sereinement, n’en déplaise à ceux qui estiment qu’en interdisant les opérateurs de paris étrangers sur le territoire suisse, on va laisser la problématique des manipulations à l’extérieur du pays. Quelle naïveté! Dans les faits, la Suisse va se doter d’une nouvelle législation qui, si l’on ose une métaphore, sera comme une 2 CV conduite par un aveugle idéaliste.

Les manipulations de compétitions sportives, contrairement à ce qu’imaginent trop souvent les autorités, ne concernent que peu le parieur lambda, qu’il mise par le canal d’une loterie agréée ou d’un opérateur européen, même basé à Gibraltar ou à Malte. Car là, les sommes maximales sont limitées et les identités exigées.

Les manipulateurs travaillent autrement, sans frontière. Ils ne visent pas forcément un résultat précis, mais s’arrangent pour, par exemple, maîtriser le nombre de buts ou l’écart dans un résultat. Il arrive même régulièrement qu’ils adaptent leur stratégie durant la compétition. Ils parient, loin en dessous des radars dont se gargarisent les fédérations sportives.

Leurs stratégies sont multiples. Ils visent souvent les matches les plus improbables. Ils communiquent leurs ordres à des bookmakers, auprès de qui ils ont des comptes anonymes, par WhatsApp ou Skype, deux applications qui ont la bonne idée d’être cryptées, ce qui leur permet d’échapper aux écoutes téléphoniques. Ils parient auprès d’opérateurs en Asie ou ailleurs, dont les raisons sociales sont strictement inconnues en Suisse – la preuve, personne n’en parle dans la campagne –, sauf des initiés. On y ouvre des comptes sur la base de recommandations, comme dans les clubs les plus sélects. Là, aucune limite, ni rien d’interdit. Surtout, personne ne s’émeut qu’un match de troisième division allemande, suisse, autrichienne ou polonaise fait l’objet de mises de plusieurs millions d’euros. Un coup de fil, c’est si facile.

Sur le terrain, des pluies de buts, accueillis avec joie par le public et les rares médias couvrant les événements comme des moments de sport débridés. On truque et le public applaudit. Que demander de mieux?

«Avec des championnats sans enjeu où les joueurs, qui ne font que passer, peinent à joindre les deux bouts, le terreau contient tout ce qu’il faut pour de bons trucages, et pas seulement dans le football»

Rares sont les autorités à se pencher sur le problème et qui cherchent à connaître les donneurs d’ordre et le fonctionnement du milieu. Là, il y a certes des individus fortunés accros aux paris, mais surtout des groupes extrêmement bien organisés, parfois situés à des milliers de kilomètres des lieux de trucage, et qui dépêchent des émissaires là où il faut.

Un business totalement gagnant, loin de toutes considérations sportives, puisqu’il vise à faire fructifier de l’argent dont l’origine est souvent inacceptable, comme la traite d’êtres humains, le trafic d’armes ou de stupéfiants. Blanchir et obtenir un rendement maximal dans la même opération, sans contrainte de frontière: le rêve. Affabulation? Pas vraiment. En 2017, un rapport de la Commission européenne*, sur plus de 140 pages, tirait la sonnette d’alarme, mais sans vraiment attirer l’attention.

Voilà donc un peu de ce que la présente campagne ignore. Et que l’on ne vienne pas affirmer que les compétitions helvétiques sont au-dessus de tout soupçon. Le passé a déjà démontré le contraire. Avec des championnats sans enjeu où les joueurs, qui ne font que passer, peinent à joindre les deux bouts, le terreau contient tout ce qu’il faut pour de bons trucages, et pas seulement dans le football. Tous les sports sont concernés.

Pendant que l’on se bat pour protéger les joueurs de Tactilo, personne ne monte au front pour défendre l’intégrité des compétitions et les athlètes. Avec sa nouvelle loi, la Suisse avait la possibilité de montrer l’exemple dans la lutte contre un fléau dont les racines criminelles dépassent le sport, un véritable enjeu de société. La campagne montre qu’aucun des camps n’en mesure la vraie dimension. Alors, à moins d’une miraculeuse prise de conscience, les truqueurs pourront toujours dormir sur leurs deux oreilles en Suisse.

* «Preventing criminal risks linked to sports betting market», juin 2017. (24 heures)

Créé: 25.05.2018, 13h31

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