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«M’sieu… vous êtes trop vieux pour travailler!»

Olivier Delacrétaz relate sa brève et amicale rencontre avec un jeune Afghan curieux.

Mon stagiaire d’un jour, un jeune Afghan, m’assaille de questions. Est-ce que je suis marié, est-ce que j’ai des enfants, est-ce que je désirerais être quelqu’un d’autre… Il finit par me demander quand j’ai obtenu mon CFC. Je le lui dis. «Waouh, M’sieur, vous êtes vieux… ouais, vous êtes trop vieux pour travailler!»

Personne n’aime s’entendre dire qu’il est vieux, et encore moins qu’il est «trop vieux pour». Mais mon interlocuteur me le dit avec tant de certitude bienveillante et désolée que je ne peux que rire. Il continue: «Si mon père vivait encore et que j’avais de l’argent, je m’occuperais de lui, il ne travaillerait pas, ça, c’est sûr…» Je lui réponds que j’aime mon travail et que je n’ai aucune envie d’arrêter. Mais il sourit d’un air entendu, cligne des yeux, secoue la tête de gauche à droite et, presque paternel: «Non, non, M’sieur, y faut plus travailler…» C’est juste s’il ne dit pas: «Croyez-en ma vieille expérience.»

Ce n’est pas une critique de mon métier, puisque c’est celui qu’il voudrait exercer. Il n’a pas non plus l’air de juger que mes travaux actuels justifient un arrêt immédiat de la production. En fait, il est convaincu qu’un vieux comme moi a mieux à faire que de travailler.

«Le vieux ne se plie pas à l’heure d’été ou à l’heure d’hiver. Il suit son propre horaire, à son rythme, lentement. Le temps s’immobilise autour de lui.»

Dans son esprit, dire que quelqu’un est «vieux», cela ne signifie pas qu’il est hors service. Cela signifie plutôt qu’au travers d’une vie d’heurs et de malheurs, il a atteint un certain niveau de sagesse et de dignité. Et le vieux se doit à cette dignité. Cela exigerait, dans mon cas, que je laisse aux jeunes l’agitation des relations de travail, les horaires imposés, les comptes à rendre aux clients, la crainte lancinante de ne plus être à la hauteur. Cela exigerait aussi que je me confie moi-même aux bons soins de mes enfants.

Dans cette perspective, le vieux ne se plie pas à l’heure d’été ou à l’heure d’hiver. Il suit son propre horaire, à son rythme, lentement. Le temps s’immobilise autour de lui. Et c’est de ce point de vue suspendu qu’il contemple les autres courir dans tous les sens. Comme dit Hugo: «Le vieillard, qui revient vers la source première/Entre aux jours éternels et sort des jours changeants/Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens/Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.»

Le vieux vaut pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il fait. Il incarne un passé plus serein et plus certain que ce présent indéterminé et inquiétant. Il éclaire le futur de son expérience apaisante. Il symbolise aussi la durée, si précieuse, de la lignée familiale. C’est ce que je conserve de cette brève et amicale irruption d’une autre culture, où le passé n’est jamais dépassé, où l’entraide familiale et le respect des anciens sont le souci premier, bien avant celui de la situation sociale ou de la réussite professionnelle.

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