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Chroniques des confinsDu mammouth à l’épicerie

L'épicière de Marchissy fait partie de cette longue liste de héros et d'héroïnes du Covid-19.

«Avant» déjà, Linda était une guerrière. Faut bien ça, pour reprendre une épicerie de village. Surtout ici, à Marchissy. Un coin de campagne ruminant, caquetant, pépiant, pelotonné au pied du Jura, mais qui se trouve aussi au cœur d’une des dix régions les plus prospères d’Europe. Un territoire truffé de centres commerciaux, donc, qui happent les pendulaires.

«Avant» déjà, Linda se battait tous les jours contre les géants du Net et de la plaine. Elle devait résoudre l’équation impossible: un peu de tout, pas trop cher, et que ça tienne sur 40m2. Souvent, elle partait «derrière» chercher tel article un peu comme une magicienne puise sans fin dans son chapeau.

Et voilà que débarque le virus planétaire. Jusqu’ici, au pied des sapins. Jusque dans mon antre, que je croyais protégé parce que loin de tout. Du jour au lendemain, ma progéniture aux études reste au bercail… et épuise aussi sec la réserve de papier-toilette. Il faut bien partir en chasse: six paires de fesses à essuyer, douze mains à savonner et six bouches à nourrir. Sans compter mes ogres à quatre pattes – Pantoufle, qui réserve son adipeuse vivacité pour aboyer contre les intrus, et Charbon, qui chasse des souris manifestement peu comestibles.

Vu l’urgence et la somme d’achats à faire, je me rue sur une grande surface. Grosse erreur de débutante en coronavirus. Mon butin ce jour-là: du chocolat, des chips et des bières. C’est déjà pas mal comme réserves de guerre. Et si en plus ça constipe, ça me laisse le temps de dégoter quelques précieux rouleaux.

Je tente ma chance sur internet. Clic, clic et reclic, panier, commande. Sauf qu’elle ne passera qu’au bout de 24 heures de tentatives. La livraison? Dans… dix jours. Là, d’un coup, je me sens dans la peau d’un chasseur de mammouth.

Le lendemain, petite visite chez Linda pour les produits frais. Et dans un coin, empilés entre le congélateur et les mouchoirs, trônent d’énormes paquets de papier-toilette. Il y a aussi du gel hydroalcoolique, introuvable en plaine! Depuis ce premier jour de battue, chaque opération d’approvisionnement a abouti au même triomphe de la simplicité.

Paradoxe: une catastrophe mondiale remet l’épicerie au milieu du village. Et nous réconcilie avec la proximité, la lenteur et plein de bons vieux gestes oubliés. Qu’en fera-t-on «après», quand le plexiglas du comptoir sera démonté chez Linda? En fait, la question que pose cette histoire de bouton magique est peut-être la suivante: qu’est-ce que l’humanité peut espérer gagner dans tout ce chaos? «La peste», de Camus, que nous sommes nombreux à avoir lu ou relu ces dernières semaines, offre de belles pistes. Vers la fin du livre, l’auteur dresse pour son héros, Rieux, médecin épuisé après un an de lutte vaine contre l’épidémie, ce constat pas folichon: «Il avait seulement gagné d’avoir connu la peste et de s’en souvenir.» Pas de quoi s’émerveiller. À l’ultime page pourtant, il concède ceci: «On apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer qu’à mépriser.» Peut-être une belle raison de ne pas appuyer.

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