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Matzneff ou une pédophilie qui peine à dire son nom

Boris Senff critique le caractère tardif de la prise de conscience de la dangerosité de l'écrivain français.

Il y a quelques années trônait, au sommet d’une poubelle à papier de la rédaction, le livre «Les moins de seize ans» de Gabriel Matzneff. L’édition originale de 1974 aux Éditions Julliard, dans la collection Idée fixe alors dirigée par Jacques Chancel. Un collègue sur le départ à la retraite avait-il estimé que cette pièce à conviction – rééditée en 2005 par Léo Scheer – ne pouvait plus servir, que son soufre s’était volatilisé avec une époque aux utopies libertaires? Peut-être l’avait-il entrouvert et constaté que le fatras, certes érudit, de cette prose onaniste au service exclusif d’une passion pédophile ne pouvait que faire bâiller, si ce n’est indisposer le lecteur du XXIe siècle. Une production pourtant souvent encensée au XXe – «24 heures» n’a pas fait exception dans les années 70, sous la plume d’un Roland Jaccard qui persiste et signe aujourd’hui sur son blog.

Depuis quelques jours et le livre «Le consentement» de Vanessa Springora, ancienne proie de Matzneff, ce document supposément littéraire retrouve de la pertinence. On peut par exemple y lire: «Aimer un gosse n’a de sens que si cet amour l’aide à s’épanouir, à s’accomplir.» Bienveillant programme dans lequel Vanessa Springora ne se retrouve certainement pas, elle qui écrit: «À 14 ans, on n’est pas censée […] se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter.»

Ce qui surprend le plus à l’heure de la chasse à l’homme – les Éditions Gallimard ont lâché Matzneff mardi –, c’est le retard de la prise de conscience, alors même que, dès 1975, des voix s’élevaient pour dénoncer la dangerosité de l’abuseur, de ses revendications et pratiques. Le silence tenait autant à l’époque (survalorisant toute transgression et confuse quant au statut de l’artiste à qui beaucoup était pardonné...) qu’à un système de connivence entre prélats de l’intelligentsia.

Malgré cette indulgence népotique, l’étoile de Matzneff a commencé à pâlir dès les années 2000, où l’on pensait que ce reliquat du passé allait définitivement sombrer dans l’oubli. Erreur d’appréciation, comme l’a rappelé son Prix Renaudot de l’essai en 2013.

«La focale médiatique s’est toujours réglée sur son image de Casanova à lycéennes»

Le double ressort de cette occultation n’a pas été assez souligné. D’abord, la focale médiatique s’est toujours réglée sur son image de Casanova à lycéennes. «Minettes!» lui lance Bernard Pivot dans le désormais fameux «Apostrophes» de 1990. Cette présentation rendait Gabriel Matzneff vaguement acceptable en séducteur impénitent œuvrant dans une zone grise. Le témoignage de Springora (ou la lecture de son propre journal) montre que sa conduite relevait de la manipulation, de la prédation d’un «collectionneur» aux centaines de victimes.

Ce portrait ambigu masquait encore plus coupablement les activités pédophiles sans équivoque d’un Matzneff qui se targuait de ses prises d’enfants de 10 ans: «Ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année.»

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