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Merci pour ce moment, et surtout bonne chance

Virginie Lenk évoque le souvenir d'un migrant interviewé lors d'un reportage dans le cloaque d'un camp en Bosnie.

C’était par un froid mordant de décembre, dans un camp de migrants en Bosnie, à la frontière croate. Nous étions une poignée de journalistes et de photographes, encadrés par la Croix-Rouge, à dresser le portrait de ces hommes bloqués là dans leur odyssée vers l’Europe, sur une ancienne décharge, dans des conditions inhumaines.

Parmi eux, il y avait ce jeune Algérien, Rabah. Comme les autres il avait son histoire. Comme les autres, il avait tenté de passer la frontière, les policiers croates l’avaient brutalisé et renvoyé. Il voulait rejoindre la France où il avait de la famille – ils le disent tous –, ses yeux brillaient lorsqu’il me parlait de Paris. Nous avons discuté, fait des photos, échangé nos numéros. Je lui ai souhaité bonne chance. Et je l’ai oublié. Jusqu’à son message sur WhatsApp, il y a quelques jours. Posant devant la tour Eiffel, les bras écartés, embrassant son nouvel avenir. Et ces quelques mots. «J’ai réussi. Je suis chez mon cousin à Paris. Merci.»

Merci pour quoi, me suis-je demandé. Pour l’avoir pressé de me raconter, tout en élaborant déjà, dans mon cerveau de journaliste, le début d’un bon scénario pour mon papier? Merci pour l’avoir mis en scène dans ce camp sordide? Pour cette image, qui illustrerait si bien mon texte, et dont le service photo de ma rédaction, à des milliers de kilomètres de là, débattrait du côté «esthétique»?

Son histoire, il me l’avait donnée sans aucune retenue. Presque naïvement. Espérant que je pourrais l’aider. Avec mon petit article, ma petite croisade, «le cœur à gauche, pour les damnés de la Terre», comme se moquait gentiment un collègue. Pourtant, dans ce camp livré aux médias, nous n’avions rien de croisés héroïques. Certains d’entre nous se sont sentis embarrassés, d’autres menacés par les migrants, fuyant les demandes d’aide plus pressantes, comme de l’argent. Il y avait ceux qui voyaient sans voir, à l’instar de ce journaliste d’Al Jazeera qui, sans se départir de son flegme, menait un duplex, micro au poing et mocassins dans la boue. Les «grands reporters», qui affichaient au compteur nombre de guerres et d’atrocités en tout genre, étaient simplement blasés, blindés. Moi, j’étais bêtement émue.

«Drôle de métier où l’on frôle la misère du monde avant de retourner dans le confort de son hôtel»

Drôle de métier où l’on frôle la misère du monde sous les tentes glaciales des ONG avant de retourner dans le confort de son hôtel, de sa douche, de son repas chaud et de son lit douillet. Et où l’empathie pour des êtres humains qui nous livrent leur intimité sans filtre, se mettant parfois en danger, pleins d’espoir et dans une confiance absolue, cette empathie n’a pas toujours la place qu’elle mérite dans l’écriture pressante d’un bon papier. Car vite, il faut passer au suivant, dans le vertige de l’actualité, sans jamais s’arrêter.

Alors oui, cette fois, je me suis arrêtée. Je me suis réjouie pour Rabah, au bout de son voyage, qui a grossi les rangs des illégaux en France, et pour qui tout ne peut qu’aller mieux. Et je lui ai souhaité bonne chance à nouveau. En le pensant vraiment, cette fois.

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