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Difficile de savoir si les tennismen éprouvent au moins un peu de jalousie envers leurs collègues du ballon rond. Ces bienheureux affichent leurs trombines sur des millions de petites vignettes que s’arrachent les écoliers suffisamment aisés pour les acquérir par centaines. Le monde de la petite balle jaune ne craint rien pour ce qui est du melon. On estimera donc que ces individualistes du court – le double n’a-t-il point été inventé pour maximaliser la location d’un terrain par les classes désargentées? – ne considèrent qu’avec le dernier mépris cette exposition d’ego en constellation, presque anonymisés par leur nombre (682 autocollants tout de même).

Mais c’est peut-être justement cette prolifération qui garantit le succès de cette galerie photographique, qui a pourtant tout pour rivaliser d’absurdité avec la philatélie, les émissions de télé-réalité, le fil à couper le beurre, la politique de Trump et les «hand spinners». Cette foule de visages arborant des airs goguenards, niais, déterminés, voire carrément patibulaires, ne se présente-t-elle point comme un précipité d’humanité, résumant mais sans l’uniformiser la diversité des physionomies de la planète? Certes, il manque le joueur aborigène et il me semble ne pas avoir encore aperçu beaucoup de femmes dans ces légions adeptes de la course, du cuir et des victoires allemandes. Mais il y a de quoi faire…

L’anthropologue qui sommeille en vous pourrait se décider à procéder à un tout autre classement que celui, si désespérément nationaliste, qu’induit le fameux cahier. Imaginez par exemple que ces portraits soient tirés d’une étude sur la population des prisons et vous regarderez d’un tout autre œil cet attaquant au menton levé, ce défenseur cauteleux ou ce spécialiste du penalty au regard de gypaète barbu. L’expérience peut fonctionner, à l’inverse, sur le principe d’un album de promotions d’aspirants policiers, voire avec une sélection de l’internationale des hardeurs gays. Mais vous admettrez que ces images ne s’accordent guère avec l’idée que l’on peut se faire d’un rassemblement de véganes pacifistes.

Certains enfants, si libres d’esprit, vont jusqu’à snober le livret, réceptacle des tribus footballistiques et de leur classification attendue. Seuls le jeu (la soufflette, la tapette), le brassage compulsif de leurs vignettes et les possibilités d’échanges ainsi ouvertes sur ce marché aux cotes fluctuantes à l’heure de la récréation leur importe, inconscients qu’ils sont d’avancer ainsi sur la carrière d’apprentis banquiers, tout au plaisir de caresser leurs liasses. Il n’en reste pas moins qu’ils achètent du papier et ça, dans l’univers de la presse, leur vaut toujours un respect infini. (24 heures)

Créé: 01.06.2018, 20h37

Boris Senff, rubrique Culture et Société

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