Pauvre Artaud

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D’abord, un avertissement. Il s’adresse aux horrifiées qui découvrent ces jours-ci, via Instagram, l’existence d’un certain Antonin Artaud, un mec chelou qui écrit des trucs insensés à sa meuf, genre: j’ai besoin d’une femme «simple et équilibrée», «que je puisse trouver chez moi à toute heure», moi qui suis «incapable de m’occuper de rien». Une femme surtout qui ne «réfléchisse [pas] trop» mais qui me soit «attachée». La honte, quoi.

Si on googlise le nom d’Artaud, on lit que cet acteur et écrivain français du XXe siècle naissant est le créateur du Théâtre de la cruauté. D’où mon avertissement, en prévention du prochain mauvais buzz: non, le Théâtre de la cruauté n’est pas une scène où l’on torture des chatons et des koalas. Par «cruauté», Artaud entend la douleur d’être au monde et la mission dévolue à l’acteur d’être le corps brûlant de sa rédemption.

Mais revenons au texte incriminé. Il s’intitule «Deuxième lettre de ménage» et il est brandi sur les réseaux comme la preuve irréfutable que le grand Antonin, le poète de la folie cosmique, de la «lucidité innommable», cette créature de braise et de fulgurance n’est rien qu’une pantouflarde incarnation du modèle hétéro-patriarcal.

Hmm. Et si on lâche une minute Insta et Google et qu’on s’aventure jusque dans les écrits d’Artaud? On découvre une réalité un brin plus complexe. Tenez: cette «lettre», publiée dans «Le pèse-nerf», il ne l’a jamais envoyée à sa meuf. Pas plus qu’il n’a envoyé à Hitler sa lettre à lui adressée, pareil pour celle où il interpelle le législateur de la loi sur les stupéfiants («Monsieur le législateur de la loi de 1916 [...] tu es un con»). Ces missives jamais envoyées font partie, avec poèmes en vers, fragments de dialogues et éclats de prose, du matériau hétéroclite qui compose la «poésie» d’Artaud, dans un désordre délibéré : il veut dynamiter la frontière entre l’œuvre de la vie.

Bon, mais sa meuf dans tout ça? Au moment où il rédige cette lettre, Artaud vit une passion avec l’actrice Génica Athanasiou. Et oui, sûrement, il pense à elle en l’écrivant. Il y exprime l’angoisse d’un homme fragilisé à l’extrême, qui lutte depuis l’enfance contre une souffrance physique et psychique écrasante: menacé chaque matin d’«effondrement central de l’âme», il panique à l’idée de se faire cuire un œuf. Pour sûr, il aurait besoin d’une infirmière. Manque de pot, il est fauché et il aime une artiste. Voilà le drame du pauvre Artaud.

À l’adresse des horrifiées qui le vouent au bûcher, j’ai une question: si on arrêtait de ridiculiser la cause des femmes avec des fatwas à la mords-moi le nœud?

Créé: 07.02.2020, 20h57

Anna Lietti, journaliste

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