Perdre notre âme pour quelques sous?

Carte blancheà Martin Killias, à propos de patrimoine, de recherche de racines et de profit à court terme.

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Partout dans le monde, les lieux touristiques sont hautement fréquentés, parfois même bien au-delà de leur capacité d’accueil. La plupart du temps, c’est un monument historique ou un ensemble urbain ou villageois d’un autre temps qui attirent les foules. Quoi qu’on dise des qualités urbanistiques ou architecturales des réalisations contemporaines, ce ne sont guère ces dernières qui attirent le public.

Y aurait-il des touristes autour du Léman sans Chillon ou si un certain Franz Weber n’avait pas stoppé les projets immobiliers au dernier moment? Ces derniers auraient sans doute apporté des gains énormes à ceux qui possédaient les terrains, mais auraient provoqué du même coup des pertes colossales pour l’ensemble des propriétaires et la collectivité. Peut-être les milieux touristiques devraient-ils comprendre que les véritables menaces pour leur fonds de commerce viennent de ceux qui prônent le droit illimité à la propriété privée, sans égard aux valeurs patrimoniales.

Mais d’où vient cette envie de visiter, en vacances ou pendant une sortie de fin de semaine, des bâtiments ou des centres historiques? On peut douter que la racine de cette «soif du passé» soit simplement l’expression d’un intérêt retrouvé pour l’histoire. C’est sans doute un besoin plus existentiel qui transpire, à savoir la recherche de nos racines dans le passé, à une époque où les villes modernes de nombreux pays n’offrent plus guère des repères identitaires. C’est en contemplant de près, ou en visitant l’intérieur d’une vieille demeure, que l’on peut se mettre dans la peau de nos ancêtres et prendre la mesure de la distance parcourue depuis leur époque.

Tous les régimes totalitaires rasent les témoins du passé, dont un certain Ceausescu qui fit démolir des centaines de villages roumains, ou des potentats chinois qui déplacent de force les villageois dans des grands centres urbains parfaitement anonymes. L’homme «nouveau», régulièrement préconisé par les dictatures, devrait se libérer de tout ce qui lui rappelle ses racines. De même, pendant les guerres de tous les temps, on a cherché à détruire avec prédilection les édifices qui symbolisent la culture et les traditions de l’ennemi. En visant leur passé, on touche les humains dans leur âme.

À notre époque et dans notre pays, la menace ne vient pas d’une dictature ou d’un ennemi extérieur, mais bien de l’envie de sacrifier les valeurs du passé sur l’autel du profit à court terme. Depuis que la loi sur l’aménagement du territoire ne permet plus de construire sur les prés verts, la frénésie immobilière se déplace vers les centres où aucune étable, aucune maison de petite taille et donc peu «rentable» ou aucune petite surface d’arrière-cour n’échappe à l’envie de «développer».

Certes, il ne s’agit pas de transformer les villages en musées. Ballenberg est ce qu’il est censé être, soit un musée d’excellente qualité, mais non pas un modèle d’urbanisme. Le but doit être de garder l’aspect et les qualités des ensembles de nos centres, tout en rendant les maisons conformes aux exigences d’habitation de notre temps. C’est possible, même à des coûts abordables, comme de nombreux exemples l’illustrent. L’essentiel, c’est que nous gardions notre identité ou, si l’on veut, notre âme. Voilà en un mot la finalité de Patrimoine suisse.

Créé: 13.09.2019, 11h27

Martin Killias, président de Patrimoine suisse.

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