Petite défaillance en démocratie parfaite

Carte blancheÀ Isabelle Guisan, à propos de l'exception suisse et de longues attentes aux urgences du CHUV.

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Dans quel autre pays aborde-t-on sans façon un ancien président en attendant près de lui ses bagages à l’aéroport? Quand je lui glisse un «vous me rappelez mon père», il fronce les sourcils devant cette inconnue à peine plus jeune. Je précise le nom et ça y est, le dialogue, décontracté, est engagé. Quelques minutes auparavant, il conversait avec un autre passager. Nous sommes en Suisse, patrie des édiles accessibles. Dans quel autre pays du globe recevriez-vous une réponse aussi circonstanciée à la lettre de récrimination personnelle que vous avez envoyée au ministre en charge de la Santé? Il s’agissait du dysfonctionnement d’un des services d’urgence du CHUV, défaillant un samedi de fin d’été. Après réception de ladite lettre, le conseiller d’État Pierre-Yves Maillard a fait mener l’enquête et, un mois plus tard, une missive livre son rapport, argumenté et courtois. Je n’apprends pas grand-chose mais la citoyenne que je suis a été entendue.

J’ai affaire à l’ancien président de la Confédération comme au ministre vaudois de la Santé au retour d’un séjour à Athènes. Dans la capitale grecque, pays pourtant en pleine déliquescence sociale, un secteur fonctionne: les soins médicaux délivrés très rapidement dans les cabinets privés. Le dentiste vous reçoit dans l’heure qui suit, l’ORL et le gynécologue le lendemain. Pas besoin de réseau efficace de copains. Non, les rendez-vous se prennent au dernier moment et malgré l’exode massif de médecins, la pénurie de spécialistes ne semble pas sévir comme en Suisse ou en France.

Les statistiques publiées à ce propos le 10 octobre dans le quotidien «Le Monde» étaient éloquentes. Temps d’attente moyen pour consulter un cardiologue en France: 50 jours. Soixante et un jours pour un dermatologue. Sept semaines pour un ophtalmologue. Du coup, un tiers des patients renoncent à se faire soigner!

«Ah, si l’administration hospitalière gérait aussi admirablement les souffrances humaines du week-end que ses factures, notre Éden démocratique serait encore plus parfait»

En Suisse aussi, nous le savons tous, patience et longueur de temps sont de rigueur pour consulter certains spécialistes. Le temps d’attente imposé par les services d’urgence est donc d’autant plus choquant. Un seul service d’urgence en gynécologie et un seul en ORL pour la capitale vaudoise et toute sa région! Les êtres humains tassés sur leur siège inconfortable dans des salles d’attente bondées qui bourdonnent de virus font peine à voir. Rares sont ceux qui dialoguent après cinq, sept, voire dix heures d’attente.

La réponse reçue du conseiller d’État Maillard était bien sûr un modèle de réaction démocratique. Il n’en reste pas moins qu’infliger de pareilles attentes en urgence à des assurés dont les primes sont aussi élevées est inadmissible. D’autant plus que la facturation, elle, fonctionne admirablement.

Le stick d’analyse de l’urine récoltée lors de mon arrivée, un pipi méprisable puisque je faisais partie des urgences les moins urgentes, a dû être jeté quand je suis partie après plus de cinq heures tassée sur mon siège, sans avoir pu voir un médecin, alors que l’on m’annonçait encore sept heures d’attente. Impossible deux jours plus tard d’obtenir le résultat de l’analyse, même en épelant mon nom dix fois au téléphone.

Mais la comptabilité du CHUV en a gardé la trace et l’a facturé directement à mon assurance. Le prix de la consultation, pas celui du stick. Ah, si l’administration hospitalière gérait aussi admirablement les souffrances humaines du week-end que ses factures, notre Éden démocratique serait encore plus parfait.

Créé: 24.11.2018, 08h26

Isabelle Guisan, écrivain.

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