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À pied dans la ville

à Isabelle Guisan, qui dit son plaisir de déambuler entre parcs, forêt et rencontres de hasard.

Difficile désormais de prendre sa voiture pour circuler en ville. Pas à cause des bouchons, non, à cause de la culpabilité. Ma poitrine se rétrécit chaque fois que je roule au pas, seule dans ma bulle, devant la gare CFF de Lausanne alors que des hordes de jeunes piétinent au feu rouge. La longue canicule de l’été dernier puis les manifestations de ces derniers temps ont exacerbé la mauvaise conscience qui macérait depuis longtemps.

Tout en moi s’allège quand je retrouve ou découvre à pied des itinéraires arborisés au centre-ville. Avec pour guide non pas l’infatigable curiosité du paysagiste Pierre Corajoud, mais le temps dont je dispose pour slalomer au radar.

Privilège du quartier sous-gare, les arbres magnifiques qui ponctuent les ondulations du parc du Denantou, les bancs sur une place tranquille face à l’église du Sacré-Cœur. Au-delà de la coulée verte qui relie l’ouest et l’est du quartier, les tables de ping-pong de la place de Milan où de jeunes pères de famille tournent avec leurs gamins sur un minicarrousel, leurs jambes traînant dans le sable. Monter à travers le jardin botanique vers le tertre qui domine la ville. Redescendre vers les arbres centenaires du parc policé de l’IMD, les pierres gravées posées au-dessus du gymnase Auguste-Piccard, avec toujours cette vue sur le lac qui vous calme, vous transporte et vous élargit le cœur.

Partout des rencontres de hasard. Dans le métro, une dame me lance d’une voix tonitruante qu’elle lit ce que j’écris. Elle l’avait déjà clamé à la Migros du quartier. Une bergère qui a vraiment l’air d’une bergère demande 5 francs pour dormir dans un abri d’urgence. Une vieille dame au nez amoché, sans doute une chute récente, tangue sur un escalier urbain, je me sens tout humaine de l’aider à rejoindre l’arrêt de bus. Mais tout aussi humaine d’éviter l’étrange personnage qui erre près de la gare, un être sans âge aux cheveux longs dont le regard pourtant pas méchant me fait toujours peur – est-ce un homme ou une femme? – quand il s’approche pour mendier.

Élargir le périmètre. Monter. Dépasser l’esplanade de Montbenon et le parc Mon-Repos qui ont si peu changé depuis mon enfance pour poursuivre jusqu’à Sauvabelin par l’Hermitage sur un sentier adouci de sciure. Sourire au forestier qui interdit le passage là où l’on taille des arbres, à un inconnu dont je retrouve les gants sur un banc.

Dans la forêt du haut de la ville, je sors mes antennes, les frayeurs d’autrefois remontent, ces craintes des mauvaises rencontres du temps où je courais dans les bois du Jorat. Et pourtant le seul promeneur à gros chien qui pourrait me faire peur parle à son smartphone de sa nouvelle copine.

Mes balades restent paisibles. Pas de récit effrayant à poster sur Facebook comme celui, récent et poignant, d’une dramaturge réputée qui s’est fait terroriser plusieurs fois dans les rues lausannoises par un homme à l’esprit dérangé. «On le connaît», lui répond aussitôt une amie internaute.

«Préserver, au-delà des appréhensions apocalyptiques, ce radar qui mène vers des rencontres répondant à l’effondrement programmé par une certaine humanité»

À pied dans la ville et sans écouteurs aux oreilles, on apprend tout ça: revêtir sa cuirasse intérieure pour se protéger de ceux qui nous inquiètent. Établir une distance acceptable avec la masse humaine qui nous effleure, nous passe devant et même nous bouscule sans nous voir.

Et préserver, au-delà des appréhensions apocalyptiques, ce radar qui mène vers des rencontres répondant à l’effondrement programmé par une certaine humanité.

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