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Ramuz, présence prémonitoire à l’ère des catastrophes

Grégoire Gonin admire la façon dont l'écrivain vaudois, tout en étant complètement dans son époque, l'a dépassée totalement.

«On raconte que des épidémies se déclarent. Tous les hôpitaux sont pleins.» «Tous les chemins, les avenues et même les jardins entre leurs murs sont devenus complètement déserts.» «L’immense réseau des rails (…) n’est plus utilisé.»

En 1922, Charles Ferdinand Ramuz livre, avec «Présence de la mort», une de ses œuvres métaphysiques trop méconnues. Trois ans plus tôt déjà, la «Gazette de Lausanne» voit en «Les signes parmi nous», scandé par les enterrements, le «grand poème de la grippe espagnole». «Est-ce que les savants dans les journaux n’annoncent pas qu’il faut s’attendre, tous les vingt ou trente ans, à ces retours d’épidémie?» s’interroge la voix narrative une génération après l’épisode virulent de 1889-1890.

De nos jours comme il y a un siècle frappent de manière troublante l’insouciance et le déni initiaux face à un ennemi invisible. «Le grand message fut envoyé d’un continent à l’autre par-dessus l’océan.» Les nouvelles «ont été d’abord accueillies avec incrédulité parmi les rédactions». C’est qu’«on n’a pas beaucoup d’imagination chez nous», «ça n’est pas pour nous, c’est trop grand. Notre monde à nous est tout petit. Notre monde à nous va jusqu’où nos yeux vont.»

Seule une proclamation du Conseil d’État sort la population de son incrédulité. «La plupart des hommes sont ainsi faits qu’ils ne peuvent s’intéresser qu’à l’immédiat et au détail.» «La mort est maintenant partout. (…) Parmi nos petits champs à nous, notre bon tout petit pays à nous, où on n’y croyait pas, on n’y pouvait pas croire, tellement tout y était tranquille; eh bien, que oui!» Incendies dus à des températures frôlant les 40 degrés, révoltes, pillages, massacres s’ensuivent.

«Saturnien au pessimisme viscéral, l’écrivain reconnaît l’évidence de la finitude»

La grippe «espagnole» et ses dizaines de millions de morts disparaissent quasi de la mémoire collective et de l’historiographie jusqu’à leur centenaire en 2018. Saturnien au pessimisme viscéral, l’écrivain reconnaît au contraire l’évidence de la finitude. Le géant des lettres nous tend un miroir prémonitoire. Il y a un siècle, la révolution pasteurienne semble pourtant éradiquer à tout jamais les épidémies. Aujourd’hui, la religion de la technoscience toute-puissante, de l’économie et de la médecine (et leur foi en la croissance et la vie illimitées) donnent l’impression d’une maîtrise de la nature.

Illusion coupable et sidération collective face à l’impensable. Dans des sociétés aussi complexes que fragiles, «progrès» et chaos forment l’avers et le revers d’une même médaille. La destruction des écosystèmes facilite les pandémies. Or l’effondrement de la biodiversité et le péril climatique disparaissent soudainement des conversations, bien qu’ils constituent une menace d’une tout autre ampleur.

Les signes de l’apocalypse ramuzienne sont de nouveau parmi nous. «Crois-tu que c’est la fin du monde? Mais il rit et il dit: – C’est le recommencement du monde.» Pour écrire cette nouvelle Genèse, tirons les leçons du présent.

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