Passer au contenu principal

Pourquoi s’attaquer aux petits dealers de Lausanne?

Claude Calame, professeur honoraire de l'UNIL et directeur d’études à l’EHESS, Paris.

Assurément, les films que Fernand Melgar a consacrés au sort que ce canton réserve aux réfugié-es et migrant-es forcent l’admiration. Assurément, on comprend les craintes des parents d’adolescents dans un quartier fréquenté jour et nuit par des petits vendeurs de drogue. Néanmoins, les démarches médiatiques successives lancées par l’auteur de «La forteresse» sur le deal de rue à Lausanne sont pour le moins inopportunes.

----------

A lire aussi: «Le deal de rue, ou quand la fiction devient réalité»

----------

En dénonçant les petits dealers de manière globale, Melgar livre à la vindicte de la population une catégorie de personnes en situation précaire. En faisant circuler des photographies très partiales, il les enferme dans un profil ethnique qui prête à tous les amalgames racistes. Et en accusant la Municipalité de Lausanne d’inaction sinon d’homicide par négligence, il la désigne comme pénalement responsable d’une situation à laquelle sont confrontées toutes les grandes villes, en particulier en Suisse.

«Une situation à laquelle sont confrontées toutes les grandes villes, en particulier en Suisse»

D’une part, Melgar veut ignorer que nombreux sont les petits vendeurs de stupéfiants qui s’engageraient dans d’autres activités si on leur accordait le libre accès au marché du travail. D’autre part, il tait le fait que depuis plusieurs années, la Municipalité de Lausanne s’est engagée dans une politique active de contrôle et de harcèlement des dealers, une politique qui se traduit parfois par des violences policières.

Et surtout, il ignore que cette action répressive n’est que l’un des volets de la politique dite des quatre piliers conduite par la Ville en la matière: soit, selon la loi fédérale sur les stupéfiants, prévention, thérapie et réinsertion, réduction des risques, contrôle et répression.

À l’évidence, la présence dans certaines rues de la ville de petits vendeurs, en général africains, n’est qu’un épiphénomène de la consommation occasionnelle ou addictive de stupéfiants. Le problème tient à celles et ceux qui sont les protagonistes principaux de ce marché, consommatrices et consommateurs d’une part, résidents régulièrement en Suisse; grands réseaux mafieux d’autre part, dont les acteurs trouvent dans le pays de nombreux moyens pour échapper à la faible lutte contre le blanchiment de l’argent sale.

Tous les exilés sans statut touchés

Par ses dénonciations stigmatisantes, Melgar encourage la politique de répression et d’expulsion qui frappe dans ce canton tous les exilés, hommes, femmes et enfants, dont le statut n’est pas reconnu. Gestes aussi intempestifs que politiquement irresponsables, ces prises de position rappellent l’hystérie médiatique et politique qui a entouré naguère la «scène du Letten» à Zurich (avec pour conséquence l’introduction des mesures de contrainte); elles sollicitent les discours musclés, sinon racistes, de l’UDC et de ses alliés.

Ne l’oublions pas, la présence à vrai dire discrète de vendeurs de stupéfiants dans nos rues nous renvoie en définitive à nous-mêmes, à ce que nous sommes devenus dans ce monde intentionnellement livré à la consommation addictive de toute chose, à la marchandisation étendue des relations sociales et à l’individualisme de la concurrence et de la compétitivité.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.