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On s’y fait

Notre journaliste Sami Zaïbi fait son école de recrues. Chaque semaine, il nous raconte les moments joyeux ou difficiles vécus sous les drapeaux.

À l’heure où j’écris cette dernière chronique, je suis assis sur un char avec un camarade, une agréable brise coule depuis le Jura adjacent sur ma nuque poussiéreuse et brosse le panorama soleil couchant en contrebas. Bref, là-haut à «Chamblon Beach», comme est universellement surnommée notre caserne, il n’y a pas trop de quoi se plaindre. Les semaines sont toujours rythmées de hauts et de bas, de moments où l’on rit à en pleurer, de moments où l’on en bave à vomir et de moments où l’on s’ennuie à mourir.

Mais désormais, une phrase résume tout: on s’y fait. La discipline, les ordres criés par des sergents de quatre ans plus jeunes que soi, on s’y fait. Le suisse allemand et sa musicalité discutable, qui produisait des saignements d’oreille il y a quelques semaines encore, on s’y fait. On commence même à en comprendre quelques mots, Kopfertami nonemôôl. La diane (le réveil) à 5h30, on s’y fait aussi. L’armada de moustiques assiégeant Chamblon et n’attendant qu’une seconde d’assoupissement pour lancer l’assaut, on s’y fait.

Le manque d’intimité, on s’y fait. Dans notre chambre de Romands, les liens sont soudés, bien que l’on soit diamétralement différents les uns des autres. C’est aussi cela la beauté de l’armée: citadins et ruraux, apprentis et étudiants, segundos et manuels, tartines au Nutella avec et sans beurre, tout le monde se retrouve sous un même toit, un même uniforme et tire dans la même direction. Jamais, certainement, on ne se serait côtoyé autrement.

Même les gradés, initialement perçus comme si inhumains et si streng, on s’y fait

Voyez plutôt. Dans notre chambre, pas deux personnes ne se ressemblent. Il y a «le chanteur», un Fribourgeois féru de tradition à la voix de miel et l’accent enraciné, force tranquille toujours prêt à aider les autres. Il y a Bourgeois, le Valaisan féru d’automobile, au bord de l’extase à chaque fois qu’il a un volant entre les mains, même si c’est un vieux camion de l’armée au bord de l’asphyxie à chaque faux plat. Il y a Sprunger la machine, Brodard le cinéphile, Forrer le pêcheur.

Côté sud de la chambre, il y a ce que j’appelle le «triangle des Bermudes», formé par le trio tire au flanc dont je suis la tête de gondole, secondé par mes fidèles lieutenants (cela est une métaphore, je le précise car donner un grade erroné peut coûter cher, expérience faite): Zeqiraj, mon voisin de lit et grand ami aux ronflements plus volumineux que dix chars réunis et désormais ponctués de tirades incompréhensibles dans sa langue natale (même à cela, on s’y fait), et Barros, le sportif flemmard (oui, oui, ça existe) rivalisant d’ingéniosité pour fournir le moins d’efforts possible, avec pour mot d’ordre «t’en fais pas, ça passe». Pour l’instant, ça passe, mais lorsque le sergent le déclarera NEF (nicht erfüllt, c’est-à-dire à côté de la plaque), ça ne passera pas.

Même les gradés, initialement perçus comme si inhumains et si streng, on s’y fait. On a appris à les apprécier, du charismatique lieutenant (le vrai, cette fois) Steiner aux frères Borioli, les commandants d’école, en passant par «Foufou» le fourrier à la voiture boueuse, qui met des accélérations démentielles. Heureusement d’ailleurs que l’on se fait à tout ça, car pour ma part, étant en service long, ce sont huit mois d’élastiques de jambes, de «Zeit for das» et de «Schade pour vous» qui m’attendent encore.

Avant de tirer ma révérence, ou plutôt de m’«annoncer partant», je tiens à remercier l’armée suisse, une «grande muette» qui a eu le courage d’autoriser ma voix sans esprit de censure et avec bienveillance. Ah… encore une chose: je vous recommande chaudement le restaurant Chez Serge de la caserne de Chamblon, qui sert d’excellentes pizzas, de bons vins et ne va pas du tout m’offrir une bière pour cette discrète publicité. Je pars.

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