Se situer face aux jeunes gars du centre-ville

Carte blancheIsabelle Guisan fait part de ses rencontres avec des migrants lausannois.

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Je les ai croisés comme nous tous au centre de Lausanne, en me rendant au cinéma rue du Maupas ou plus rarement à un enterrement à la chapelle Saint-Roch. Des jeunes gars en attente de clients, postés un peu partout dans le quartier. Et forcément, la question resurgissait chaque fois sur le nombre de ces dealers de drogue, sur leur organisation, leur clientèle et bien sûr leur liberté de mouvement. L’immense majorité de ces jeunes gens est, tout le monde peut le constater, noire de peau.

Il se trouve que j’anime depuis quelques années des moments de conversation française auprès de personnes migrantes au centre-ville. Une présence hebdomadaire assurée auprès d’un groupe parfois clairsemé, parfois nombreux. Certains viennent régulièrement, d’autres moins, le public est changeant et fidèle à la fois. Parmi ces apprenants, bon nombre de jeunes hommes africains qui n’ont dans leur immense majorité rien à voir avec la question qui agite actuellement la ville et les politiciens.

«Je rencontre ainsi depuis cinq ans bon nombre de requérants déboutés, de personnes sans statut, sans papiers ou clandestines, peut-être aussi ici et là des jeunes gens qui vendent ou ont vendu de la drogue pour survivre»

L’activité que j’ai exercée d’abord à Point d’Appui, un lieu créé par les Églises du canton, tant catholique que protestante, a modifié mon regard sur l’engagement social de ces institutions, l’a bonifié, me permettant de m’en rapprocher. Elle m’a aussi mise en contact avec un collectif d’artistes et autres trentenaires engagés qui ouvrent leur lieu à des migrants et expatriés de tout horizon, créant des liens, permettant des échanges généralement égalitaires et toujours respectueux.

Je rencontre ainsi depuis cinq ans bon nombre de requérants déboutés, de personnes sans statut, sans papiers ou clandestines, peut-être aussi ici et là des jeunes gens qui vendent ou ont vendu de la drogue pour survivre. Je n’ai jamais assisté à du deal en direct dans un lieu où j’étais active et ne me suis posé qu’une ou deux fois la question. Je me suis demandé un jour en ouvrant la porte sur une assemblée d’une cinquantaine d’Africains qui discutaient calmement la question de leur logement dans la région lausannoise: combien parmi eux dealent de la drogue?

«Accueilli alors qu’il était sans abri, il se propose dorénavant d’accueillir à son tour d’autres arrivants sans soutien»

Je me suis aussi posé la question dans un premier temps à propos d’un jeune souriant qui me paraissait «glander» par ici, sans activité apparente ni autorisation de séjour, et qui, arrivant en retard, restait toujours à l’arrière de la salle pendant les moments de conversation. Peu à peu, il s’est rapproché, prenant la parole dans son français pas facile à comprendre, prenant de l’assurance aussi dans le groupe et au sein du collectif.

Accueilli alors qu’il était sans abri, il se propose dorénavant d’accueillir à son tour d’autres arrivants sans soutien dans le nouveau lieu géré par le collectif. Il reste «sans statut régulier» mais a trouvé un ancrage social qui lui permet de progresser.

Aujourd’hui, j’admire l’élégance de son attitude à l’égard de nous autres les Suisses qui l’entourons.

Loin de moi la prétention de prendre parti, même indirectement, dans la polémique soulevée par le cri d’alarme du cinéaste Fernand Melgar. Cette chronique ne répond qu’à l’envie d’exprimer les effets de la solidarité que j’observe dans l’univers mouvant et interpellant de la migration à Lausanne et le point de vue que je choisis de privilégier.

Créé: 22.06.2018, 15h50

Isabelle Guisan, écrivain.

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