Tibits, bouc émissaire parfait de tous les maux de la société

L'invitéeIsabelle Falconnier commente la polémique accompagnant l'ouverture du restaurant végétarien à la gare de Lausanne.

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La grande affaire de l’année 2018 de la capitale vaudoise? Le débat qui aura occupé les courriers des lecteurs, les intellectuels, les journalistes et jusqu’aux hommes et femmes politiques, nous valant d’homériques disputes entre amis et gâchant moult repas en famille? Elle tient en un mot: «Tibits». Ouf. Moi qui croyais que nous avions des soucis climatiques, migratoires, économiques, voire de violence sociale, de pouvoir d’achat et d’AVS, me voilà rassurée. «Être, ou ne pas être?» s’est transformé en «Pour ou contre Tibits à la gare de Lausanne?» À chacun sa question existentielle. Heureux qui comme le Lausannois n’a pas d’autres soucis, ni chats à fouetter, que l’ouverture d’un restaurant dans sa ville. Heureux qui comme le Lausannois trouve en Tibits le bouc émissaire de tous les maux dont la société l’accable. Le café est trop cher? C’est la faute à Tibits. Le système self-service transforme les repas en laborieux do-it-yourself? Les chaînes, fussent-elles 100% helvétiques, tuent les commerçants de proximité? La faute à Tibits.

On ne peut pas d’un côté fustiger la violence gratuite dont font preuve certains antispécistes en caillassant des vitrines de boucheries et de l’autre se répandre en invectives à la simple annonce de l’ouverture d’un nouveau restaurant. On ne peut à la fois reprocher aux jeunes de dédaigner l’engagement politique au profit de happenings véganes et applaudir lorsque nos plus fins esprits, tel Jacques Neirynck dans «Le Temps», jugent pertinent de rendre Tibits responsable tout à la fois de «la violence, la biture vite fait, la pornographie et la drogue». On ne peut pas fustiger la pauvreté du débat public tout en maniant allégrement réflexes identitaires, passéisme et hypocrisie.

«Depuis quand mangeons-nous de la viande matin, midi et soir?»

Ainsi, cette enseigne tuerait les spécialités locales? Les restaurants qui en proposent à Lausanne, y compris dans le périmètre immédiat de la gare, se comptent par dizaines. Tibits ne servirait pas de vitrine au terroir? C’est laisser croire que le terroir vaudois se résume aux saucisses aux choux et au jambon à l’os. Tibits serait un lieu d’exclusion, insultant les habitudes carnivores de la majorité: depuis quand mangeons-nous de la viande matin, midi et soir? Qui penserait à reprocher aux pizzerias de ne pas servir de paella? Aux pullulantes échoppes de sushis de ne pas servir de papet? La créativité culinaire dont fait objectivement preuve Tibits n’est pas réservée aux étoilés des guides gastronomiques.

Tibits nous ferait regretter la convivialité du Buffet? Que celui qui ne s’est jamais fait jeter d’un restaurant dit «traditionnel convivial» pour avoir eu l’audace de commander un café à 11 h 05 alors que la table était déjà dressée pour le midi jette la première pierre. Faites un tour aux Starbucks, Pain Quotidien ou Blackbird. Faute d’accueils alternatifs adéquats, ce sont eux les nouveaux lieux de vie où jeunes et moins jeunes, pendulaires ou sédentaires, se posent pour faire ce qu’on fait dans les cafés-restaurants: manger, boire, discuter, surfer sur internet, travailler. On peut en rire, en pleurer, ou chercher les vrais coupables.

Créé: 19.12.2018, 07h00

Isabelle Falconnier, chroniqueuse, journaliste, déléguée à la politique du livre de la Ville de Lausanne.

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