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Pourquoi ce zèle à «mettre la honte» sur les réseaux?

Daniel Cornu analyse les ressorts de l'humiliation publique à l'ère numérique.

Mettre la honte. Sur les réseaux sociaux, le phénomène est fréquent. Quels sont ses mécanismes? Qu’exprime-t-il des rapports sociaux? De l’ordre moral dominant? Au cours de l’an dernier, le journal «Le Monde» a publié deux amples analyses sur l’humiliation en ligne (8 juin et 15-16 septembre 2019) qui restent d’actualité.

«L’humiliation publique est une sanction aux anciennes racines»

L’humiliation publique est une sanction aux anciennes racines. Selon Benjamin Loveluck, chercheur en activité à la haute école Télécom Paris, l’humiliation vise à renforcer un ordre social et moral existant là où la loi n’intervient pas ou peu. L’idée est «soit de vouloir être plus rapide que la justice, soit de s’y substituer parce que la justice ne permet pas de prendre en compte efficacement certains types de transgression, comme le harcèlement sexuel ou le racisme».

Marguerite Yourcenar attribue l’obsession de la honte sociale à un besoin presque paranoïaque de «normalisation». Une obsession dont, rappelle-t-elle, l’ethnologue américaine Ruth Benedict (1887-1948) a si bien dit qu’elle avait remplacé celle du péché. Pourquoi ce retour sur les réseaux sociaux? Antonio Casilli, de Télécom Paris lui aussi, lie la résurgence de la culture de la honte à la délégation, par toutes les grandes plateformes numériques, de la responsabilité de la régulation aux utilisateurs eux-mêmes. Or, cette régulation idéalement conçue n’opère pas.

Selon le psychanalyste Serge Tisseron, dans un monde régulé par la religion ou la justice, ou les deux à la fois, les coupables sont en quelque sorte «pris en charge». Ils échappent ainsi aux jugements et sanctions de leurs pairs. Dans un monde numérique dépourvu d’institutions, «il était inévitable que la honte, qui est un moyen archaïque de gestion des fautes, s’impose».

Subsiste une ambivalence. La honte est aussi une arme des faibles contre les forts. Elle est, selon Jennifer Jacquet, professeur à l’Université de New York, «une des dernières formes de sanction disponibles dans un monde globalisé et profondément inégalitaire».

Les forums sur les sites numériques et les plateformes de blogs de nos journaux ne représentent qu’un microcosme aux nuisances limitées. Il est plus habituel qu’y soit déversée la haine ordinaire que répandue la honte. Petites haines entre amis? Ce serait trop beau. Le médiateur est périodiquement pris à témoin de propos jugés intolérables et souvent prié de les endiguer. Il n’a pas été saisi une seule fois l’an dernier pour des insultes sur les forums des journaux, qui sont modérés. Il l’a été, et parfois dans la démesure, pour des échanges agressifs et polémiques entre auteurs de commentaires sur les plateformes de blogs. Cela revient périodiquement, comme la crue d’une rivière.

La communication numérique semble imperméable à l’idée que la liberté d’expression n’exclut pas la civilité. Et certains propos suffisent à mettre la honte sur leurs auteurs.

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