Des zombies enfantés par le climat

Carte blancheà Patrick Chuard, rédacteur rubrique Vaud et régions.

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L’apocalypse climatique est imminente. Faites pénitence. Tremblez. Il y a dix ans, c’était Al Gore qui prédisait la fin des temps. Cette année, Alain Delon, le pape François, Nana Mouskouri et des Prix Nobel se joignent au chœur antique qui nous annonce le cataclysme à venir. Sans remettre en question l’utilité d’un coup de semonce salutaire pour activer la transition écologique, il faut reconnaître que le ton est solennel, les mots font peur et activent une trouille collective qui devient virale. La peur contagieuse engendrée par les dérèglements climatiques est en fait une vieille histoire.

Dans un fascinant essai qui vient d’être réédité en français («L’année sans été», éd. La Découverte), l’Américain Gillen d’Arcy Wood rappelle la catastrophe climatique qu’a provoquée l’éruption du volcan Tambora. C’était en 1815, en Indonésie. Ce géant de magma a propulsé tellement de poussière et de gaz dans la stratosphère qu’il a déréglé le climat mondial pendant trois ans, provoquant des déluges ou des sécheresses selon les latitudes, des famines de la Chine à l’Irlande, une progression puis une fonte des glaciers, permis une diffusion mondiale du choléra, favorisé l’expansion du commerce de l’opium et sans doute l’invention de la bicyclette pour pallier une hécatombe de chevaux.

Notre collègue Gilles Simond a fort bien conté, lors des 250 ans de «24 heures», à quel point les Vaudois ont eu faim en cette funeste année 1816 où aucun rayon de soleil ne traversait les nuages. L’horreur a atteint son comble ailleurs en Suisse: certains Confédérés se sont adonnés au cannibalisme, certains vendaient ou tuaient leurs enfants.

Spécialiste de la littérature anglo-saxonne, Gillen d’Arcy Wood raconte comment le spectacle du Léman déchaîné, des ciels orageux et des populations dans la détresse ont inspiré, en juin 1816, un groupe d’écrivains réunis dans une villa de Cologny. Dans cette ambiance de fin du monde, Mary Shelley a créé le monstre de Frankenstein et Lord Byron imaginé «Le vampire», qu’écrira John Polidori, préfigurant le Dracula de Bram Stocker. «Si la création de Frankenstein et du vampire n’avait pas épuisé leur imagination, un membre du cercle des Shelley aurait sûrement inventé le zombie», écrit Gillen d’Arcy Wood.

La peur engendrée par les dérèglements climatiques est en fait une vieille histoire

Monstres engendrés par un climat momentanément déréglé, ces créatures n’ont cessé de proliférer depuis lors dans notre culture. Annonceraient-elles ce qui nous attend en cas de dérèglement climatique majeur et constant? Il paraît que les marcheurs blancs de «Game of Thrones», morts-vivants animés par le Roi de la nuit, symbolisent la menace climatique. Que ceux qui ont vu tous les épisodes de la saison 8 me corrigent en cas d’erreur, mais on ne sait pas vraiment ce qu’ils veulent, ces enragés. Imaginons qu’animés par une rage de culpabilité ils veuillent faire expier aux vivants le lourd péché de leur empreinte carbone.

Les morts-vivants marchent en tout cas depuis longtemps sur le terrain politique grâce aux films du regretté Georges Romero. Dans «Zombie» (1978), on les voyait pousser des caddies dans un centre commercial, ne sachant pas vraiment pourquoi ils tournent en rond au milieu d’objets dont ils n’ont pas besoin. La charge contre l’aliénation du consumérisme était évidente. On verra si les zombies du film de Jim Jarmusch, en compétition à Cannes, sont aussi porteurs de messages politiques.

Les monstres assoiffés du sang des vivants ont sans doute quelque chose à nous dire. Annonciateurs d’inéluctables désastres à venir. Ou figures cathartiques pour dépasser la peur et agir de façon raisonnée en faveur du climat. Dans les deux cas, il est impossible d’ignorer les marcheurs blancs.

Créé: 18.05.2019, 08h07

Patrick Chuard, rédacteur rubrique Vaud et régions.

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