AboLe ski dans tous ses étatsÀ Zermatt, la grande rancœur dans la montagne
Vexée d’avoir été rayée de la carte de la Coupe du monde, la station valaisanne a fermé ses portes à l’élite du ski pour cet été. Une riposte aux conséquences immenses.

Il y a d’abord eu la formidable superproduction de l’automne passé, «Pelleteuses sur le glacier», qui avait cartonné dans les salles et crissé sous les dents – les gens ont besoin de se divertir. «Vent dans la vallée» avait moins bien marché dans la foulée, avec ces quatre annulations pour autant de représentations prévues au pied du Cervin.
Forcés de réagir, les producteurs ont alors lancé «Règlements de compte à Snow Patate». Un feuilleton redoutable qui raconte, sur fond de bras de fer et têtes de pioche, le conflit larvé entre Zermatt et le cirque blanc. Une histoire dont la trame a connu un brusque coup d’arrêt cette semaine.
La station valaisanne, blessée de ne pas figurer au calendrier de la prochaine Coupe du monde après deux années «inaugurales» blanches (huit courses sur le carreau), a dégainé mardi son impitoyable riposte. Aucun athlète appartenant à l’élite planétaire, suisse ou pas, n’aura accès à ses pistes pour s’y entraîner cet été.
Simple caprice alpin? Non, coup de force susceptible de bouleverser toute une préparation, tout un milieu: «De mi-juillet à mi-octobre, Zermatt est le seul endroit en Europe où l’on peut correctement travailler les épreuves de vitesse, note Patrice Morisod, ex-entraîneur de pointe. Swiss-Ski y avait pour ainsi dire son pied-à-terre privatisé.»
Huit des douze pistes étaient réservées à la délégation helvétique durant le plus clair de l’été. Un traitement de choix que Saas-Fee, l’autre spot privilégié des Alpes, ne pourra pas reproduire entièrement: les deux derniers étés, trop pauvres en neige, n’y ont pas permis la pratique de la descente. Marco Odermatt et ses compères vont donc devoir recourir à des séjours prolongés en Amérique du Sud (Argentine, Chili) ou aux antipodes (Nouvelle-Zélande). «Il s’agit d’un gros défi logistique pour nous, mais aussi financier, déplore Walter Reusser, joint par téléphone. On cherche des solutions, il y a encore un certain nombre de points à éclaircir.»

Un demi-million de frais
Modifier les réservations d’hôtel, dénicher de nouveaux vols, s’assurer de la disponibilité des pistes dans les diverses destinations possibles… Le directeur général de Swiss-Ski, outre la peine occasionnée, estime le surcoût de la plaisanterie à «environ un demi-million de francs». Autant dire qu’elle ne fait rire personne.
«Très déçu, mais déterminé à trouver des solutions constructives pour l’avenir», Walter Reusser se dit «en contact presque quotidien» avec Franz Julen et les gens de Zermatt. Mais le dirigeant préfère ne pas trop livrer son sentiment sur le fond de la brouille. «Nous avons fait de notre mieux pour que ces courses puissent se disputer, mais ça n’a pas suffi. Je ne sais pas exactement quelle était leur intention, je ne tiens pas à émettre de jugement sur leur décision.»
D’autres s’en chargent volontiers à sa place. «Bien sûr que ce choix représente un gros problème pour nous, tonne à l’autre bout du fil Vedran Pavlek, responsable de communication à la fédération croate. Depuis vingt ans, nous nous entraînons intensivement à Zermatt, nous y avons passé beaucoup de temps et dépensé beaucoup d’argent, aussi. Comme bien d’autres dans cette affaire, nous nous sentons dans la peau de victimes collatérales. Cette décision nous frappe de plein fouet, d’autant que nous n'avons absolument pas été inclus dans le processus de décision. Que puis-je vous dire de plus? Je ne peux qu’en rire.»
«Pas loin du chantage»
Jaune, on l’aura compris. Certains voient même rouge, à l’image de Wolfgang Maier. «On n’est pas loin du chantage», a tonné dans «Blick» le directeur sportif de la fédération allemande, aussitôt repris par une presse autrichienne qui en a fait ses choux gras. Au creux de la vague, le Wunderteam ne s’avance toutefois pas comme la principale victime de cet imbroglio.
Il aurait même quelque chose à gagner, à voir son rival helvétique dans la panade. Et le fait que Peter Schröcksnadel, propriétaire des remontées mécaniques de Saas-Fee, soit un entrepreneur autrichien pourrait favoriser les négociations. Swiss-Ski, qui glissait sur du velours à Zermatt, perdra-t-il l’avantage du terrain pour devoir jouer à l’extérieur, une vallée plus loin? Le quotidien «Kronen Zeitung» semblait se réjouir de cet «autogoal de Zermatt contre la Suisse».
Les responsables de la station valaisanne, à commencer par la figure de proue Franz Julen, ont accompagné leur décision/sanction d’une défense en forme de scie circulaire, sourde aux jérémiades et prête à découper tout contre-argument. En gros, ça donne ça: «Ce ne sont pas des représailles. Mais il vaut mieux nous respecter.»
Or bien des coachs et des athlètes ont critiqué la non-tenue des courses, ces deux derniers automnes, pointant du doigt les caprices de la météo, la lourdeur logistique de l’événement et l’intérêt relatif de la piste malgré la splendeur du cadre. Appuyés par cette fronde, Swiss-Ski et la fédération italienne (l’arrivée est à Cervinia), en accord avec l’instance faîtière internationale (FIS), ont décidé de suspendre l’événement. Malgré un contrat censé courir sur cinq ans.
«C’est nous les chefs»
«Quand on s’attaque à Zermatt, il faut s’attendre à une réponse cinglante, il y a de la puissance là-bas, sait Patrice Morisod. Cela dit, cela fait quarante ans que la station a énormément investi pour le ski de compétition, et je leur donne raison dans leur façon de dire: «On va leur montrer que, chez nous, c’est nous les chefs.»
Celui qui œuvre au nom de Zinal-Grimentz souligne aussi «un mal pour un bien». En fermant ses portes à l’élite, Zermatt les ouvre aux Centres nationaux de performance, notamment celui de Brigue, ainsi qu’aux ski-clubs régionaux.
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«C’est pour les jeunes des cadres B et C, ceux qui évoluent en Coupe d’Europe, que la situation est la plus rude, car eux n’ont pas de solutions de repli, s’inquiète en revanche Daniel Yule, pas touché par le diktat en tant que slalomeur. On avait de toute façon décidé de casser la routine en ne skiant pas sur les glaciers cette année, donc ça ne change rien pour nous. Le fait qu’on approche la fin d’avril et qu’on n’ait toujours pas de calendrier pour la saison prochaine a plus d’impact sur notre préparation.»
«Survie dans la balance»
Le Valaisan, qui n’aurait «probablement pas atteint le niveau Coupe du monde sans Zermatt et sans Swiss-Ski», estime qu’il n’a pas à prendre position. Mais celui qui fut représentant des athlètes par le passé ne se montre pas indifférent aux conséquences du conflit: «Le ski n’a pas besoin de ces petites histoires.»
D’autant moins que d’autres soucis existentiels pointent à l’horizon, avec le réchauffement climatique en épée de Damoclès. «Toutes les parties concernées vont devoir se remettre à table et se montrer intelligentes, parce que c’est la survie du ski qui est dans la balance, mesure Patrice Morisod. Oui, on est inquiet, mais je crois que la FIS a pris conscience qu’avec la question environnementale, il fallait se remettre en cause, changer de modèle et de calendrier.» Quant au rôle de Zermatt dans tout ça, on en saura davantage au prochain épisode.
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