L'école ne lâche pas l'écriture à la main

EnseignementSi la Finlande mise sur le clavier pour apprendre à former des mots, la Suisse, elle, croit aux vertus de la bonne vieille méthode. Elle aide à mieux mémoriser l’orthographe et à mieux lire.

Les défenseurs de l'écriture à la main, voire liée, comme dans cette classe de 1950, disent ne pas agir par nostalgie. La bonne vieille méthode apparaît comme plus performante.

Les défenseurs de l'écriture à la main, voire liée, comme dans cette classe de 1950, disent ne pas agir par nostalgie. La bonne vieille méthode apparaît comme plus performante. Image: Josse/Leemage

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Bientôt fini le temps où les jeunes Finlandais s’appliquaient à former de jolies lettres à la main. Dès la rentrée 2016, les petits écoliers n’apprendront plus l’écriture liée mais la dactylo, jugée plus utile. «Avoir de bonnes compétences dactylographiques est devenu d’importance nationale», a plaidé le gouvernement. Une mesure qui fait trembler les pays voisins, car la Finlande caracole en tête des études PISA. D’autant qu’à l’ère des mails, des SMS et de la tablette en réunion de travail, certains adultes n’utilisent plus leur stylo que pour griffonner une liste de courses, composer une lettre de motivation, remplir un formulaire administratif ou jeter quelques mots sur une carte postale.

Les Etats-Unis se sont déjà attaqués aux jolies courbes de l’écriture cursive, qui relie entre elles les lettres d’un mot. Depuis la rentrée 2013, une réforme très controversée a abouti à l’adoption du «script» (caractères d’imprimerie) et à l’usage du clavier dans 45 des 50 Etats du pays. Depuis, de nombreuses voix s’élèvent pour défendre les heures passées à maîtriser ce mouvement complexe. Car derrière ces heures en moins consacrées à la graphie se dresse le spectre de la disparition de la rédaction manuscrite.

Tracer pour mémoriser
Le Canton de Vaud n’est pas prêt à faire l’impasse sur cet enseignement: «Culturellement, on est très attaché au travail de motricité fine de l’écriture, qui engage l’entier du corps, précise Serge Martin, à la tête de la direction pédagogique de la Direction générale de l’enseignement obligatoire. Il n’y a par ailleurs pas de volonté de mettre massivement des tablettes à disposition des élèves.»

L’apprentissage de l’écriture démarre en première enfantine, où les bambins se familiarisent avec formes, cercles et traits, pour petit à petit former des mots vers 8 ans, en 4e année du cycle élémentaire. Même dans le privé, on ne saute pas le pas. Au Collège de Champittet, à Pully, où chaque élève s’est vu attribuer une tablette dès 8 ans, les plus petits font toujours leurs armes avec stylo et papier.

Un apprentissage que Loyse Ballif, formatrice d’enseignants à la HEP Vaud et à la HEP Fribourg, juge capital: «Lorsqu’on écrit à la main, on construit une mémoire visuelle, tactile et kinesthésique (ndlr: du mouvement effectué). Le tout forme une mémoire orthographique. L’apprentissage au clavier, où chaque frappe est similaire, ne permet pas cela.» Les fautes d’orthographe faites lorsque l’on tape à l’ordinateur s’expliquent en partie ainsi: «Le geste manuel rappelle le mouvement des mots qui s’écrivent avec -en et -an, le clavier non.» Pour les personnes se relevant d’un accident vasculaire cérébral, leur faire tracer des lettres à la main permet de les aider à se souvenir et à se rééduquer.

«Ecrire et «pointer» sur un clavier n’impliquent pas du tout les mêmes zones neuronales. Le geste de tracer une lettre est extrêmement complexe», relève Edouard Gentaz, professeur à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève. Composer à la main permet ainsi également de mieux apprendre à lire: «Le toucher aide à faire le lien entre la lettre qu’on voit et le son, précise le spécialiste. Des expériences ont montré que des enfants entraînés à manipuler des lettres en relief ont plus de facilité à lire que ceux qui ont simplement touché des surfaces plates.»

Aussi des inégalités au clavier
Edouard Gentaz ne justifie le recours au clavier que lorsque l’enfant souffre d’un trouble comme la dyspraxie (difficulté à se positionner dans l’espace). «Ecrire devient tellement difficile qu’il ne peut plus se concentrer sur ce qu’il apprend.» Vincent Pierre, logopédiste à Ecublens, abonde: «Le clavier soulage énormément les enfants qui sont à la fois dyslexiques et dyspraxiques. Ils s’y habituent vite, et parfois leur écriture manuelle s’améliore aussi par la suite.» Pour les autres, le logopédiste reste attaché à l’écriture manuelle et note que les petits ne sont pas égaux non plus face au clavier: «Il peut y avoir de grosses différences de vitesse de frappe.»

Pour Loyse Ballif, se passer de l’apprentissage écrit reste hasardeux: «En réalité, on ne sait pas ce que c’est que de passer dès le départ de l’oral à l’écrit par le clavier. Aucune génération d’élèves ne l’a encore fait. En Suisse romande, on ne veut pas prendre ce risque.»

Elle évoque de plus les inégalités entre ceux qui peuvent accéder à une machine en dehors de l’école et les autres. «Il faut se demander ce qui est utile pour construire la langue écrite, et pas risquer de nouveaux analphabètes.» D’autant que, souligne Edouard Gentaz, ces petits «auront tout loisir, plus grands, d’apprendre à rédiger sur un clavier tous seuls.» (24 heures)

Créé: 04.12.2014, 08h08

Les règles s'assouplissent

Un large consensus se dégage pour maintenir l’écriture à la main. Quant à savoir s’il faut encore apprendre
la méthode cursive, qui lie les lettres entre elles, ou passer à la version «script» imitant les caractères d’imprimerie, les points de vue divergent. Côté romand, le plan d’études (PER) demande, pour le premier cycle, «d’apprendre à écrire lisiblement de manière cursive».
Plus fastidieuse, cette méthode a ses avantages: «La version liée permet de mieux distinguer les mots entre eux, avance Loyse Ballif. Il est très difficile d’apprendre aux jeunes enfants à différencier les espaces courts entre les lettres et les espaces plus longs entre les mots.»

Une écriture liée romande a d’ailleurs été définie dans les années 70. Référence commune entrée dans les mœurs enseignantes, elle ne constitue cependant pas une norme absolue. Le PER présente ainsi le recours au script comme un entraînement à la version cursive.

L’heure n’est cependant plus à la belle calligraphie d’antan: «Le but est une écriture fluide, rapide et bien orthographiée, poursuit la formatrice de la HEP Vaud. Dans de nombreuses classes du canton, on commence par tracer des lettres en script, pour ensuite les lier de manière simple.»
L’abandon de la «Schnürlischrift» (écriture ficelle) a posé plus de problèmes en Suisse alémanique.

Le tout nouveau plan d’études lui dit adieu au profit d’une version liée simplifiée mise au point par un graphiste glaronais. Mais cette nouvelle écriture est loin de faire l’unanimité.

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