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Derrière la carte postaleSon programme pour le Valais: sexe, violence et choucroute

«Vite écrits, vite lus» et diablement secoués, les petits bouquins de la collection Gore des Alpes ont séduit plus loin que leur public de niche. En coulisse, les anars se marrent.

Dans son repère montheysan, Philippe Battaglia a de quoi sourire: la collection qu’il codirige en est déjà à sa troisième fournée de livres peu recommandables.
Dans son repère montheysan, Philippe Battaglia a de quoi sourire: la collection qu’il codirige en est déjà à sa troisième fournée de livres peu recommandables.
Chantal Dervey

Il ne se passe jamais rien en Valais? Que nenni! Si le temps vous paraît trop long entre les affaires de fesses clandestines des patrons PDC, les invasions jardinières, nocturnes et éthyliques de parlementaires éconduits et la mise à feu rigolarde de bidons d’essence au sommet du Cervin pour célébrer l’esprit olympique, Philippe Battaglia et ses vilains amis sont là.

Sous l’étiquette Gore des Alpes, la fine équipe bas-valaisanne décapsule à rythme régulier de petits bouquins pas catholiques du tout – bien qu’ils mettent en scène leur content de maniaques en soutanes, de curieux curés, de prêtres de Belzébuth et autres capucins assassins. On y croise aussi des militaires imbéciles, des vipères voraces et même, hérésie entre toutes, des zombies cannibales venus gâcher la choucroute annuelle de Christian Constantin!

En une année, neuf publications ont déjà garni le catalogue. «L’éventreuse», «La chienne du Tzain-Bernard», «Tantine Chevrotine», «La fête de la vicieuse»… les titres ne mentent pas. En moins de 140 pages, chaque roman plante son humour noir dans la chair rose de la bienséance: gore pour sanguinaire, fantastique, macabre, sexuel.

S’appropriant la tradition montagnarde du conte et tout un folklore de mystères alpestres, les écrivains pataugent dans le bisse rouge avec une joie morveuse. Des néophytes inspirés se mêlent aux auteurs confirmés qui s’encanaillent, à l’instar de Jean-François Fournier, ancien rédacteur en chef du «Nouvelliste» en rut dans «Les démons du pierrier». Remarqué pour ses romans bien ficelés (et ses chroniques sur Couleur 3), le montheysan Philippe Battaglia signe lui-même deux petits «gore» dans cette collection qu’il dirige. Il s’en explique.

Comment est née l’idée du Gore des Alpes?

Elle a germé peu après la votation sur les Jeux olympiques. Durant la période de candidature, on nous a bassinés avec une vision idyllique du Valais et de la Suisse, où tout serait paisible, harmonieux, maîtrisé, doux, etc. On a voulu retourner la carte postale, forcer un peu le trait pour glisser vers des zones dombre et le côté trash du joli tableau. Ensuite, le jeu de mots Gore des Alpes a fixé la ligne éditoriale: du grand-guignol et de l’outrance en territoire alpin. Avec un esprit de collection très balisée, type romans de gare qui s’écrivent vite et se lisent vite. On aimerait être le pendant littéraire de la série Z et du cinéma d’exploitation pour drive-in.

Cette collection est-elle strictement valaisanne?

Elle l’est passablement pour l’instant car nous y habitons et y avons nos connexions. Nous sommes cinq éditeurs associés, nous résidons à Monthey, Ardon, Fully, Ayent… Mais dès la première série d’ouvrages, nous avons accueilli Olive, un auteur genevois, et nous commençons à recevoir des manuscrits de la Franceon va essayer de passer les montagnes.

Le Valais est-il un bon terreau pour raconter de sales histoires?

Son imaginaire permet beaucoup de choses, oui. Le folklore, les légendes, les montagnes, l’aspect sauvage, mystérieux, enfermé. Le conservatisme religieux et politique, aussi, bien sûr. Tout cela crée un cadre avec lequel il est facile de jouer, un contraste intéressant entre ce qui est montré et ce qu’il se passe réellement une fois les portes fermées.

Vous craignez la polémique? Vous la cherchez?

On s’en fout. D’ailleurs, il n’y en a pas eu à ma connaissance. Vous savez, les gens nous voient venir de loin, on n’est pas des moralisateurs, on aime secouer la bulle, flatter notre côté anar et montrer quelque chose d’absent du paysage littéraire romand.

Quel public avez-vous séduit?

Nous pensions trouver un public de niche – et ce fut le cas. La très bonne surprise a été de toucher également des lecteurs au-delà de ce noyau dur: on le voit lors des dédicaces ou des rencontres. Comme nos prix sont raisonnables (ndlr: 15 francs), les gens achètent souvent plusieurs livres d’un coup, en geste de soutien. On a créé une forme de fidélisation.

En termes de ventes, cela donne quoi?

On dépasse les 500 pièces pour chaque livre publié, ce qui est une jauge correcte en Suisse romande. On n’a jamais été dans le rouge, chaque saison permet de financer la suivante. On va payer nos premiers auteurs sous peu, les fonds sont là.

Où les trouvez-vous, ces auteurs?

Ce sont souvent des amis, des gens qu’on aime bien et qu’on va chercher. On reçoit aussi des manuscrits. Nous avons très peu de critères, mais ils doivent impérativement être là: de la montagne et du gore! Et puis un format de 120 pages et un esprit un peu punk, fun. Enfin, ça, on ne peut pas l’imposer, à chacun son style, mais il y a toujours une cohérence.