Andre Agassi, le sale gamin devenu vieux sage

La rencontreRencontrée à Wimbledon, la légende du tennis nous parle sens de la vie, passé tourmenté, dos qui grince et réseaux sociaux

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À17 ans, il avait fait exploser les dernières amarres qui reliaient le monde du tennis aux temps anciens des aristos en pantalon blanc. Crinière décolorée, shorts en jeans et bandeau fluo, le Kid de Las Vegas frappait la balle avec une violence inédite et se faisait une place sur les posters des ados de la génération MTV. Vingt ans plus tard, à l’heure de faire ses adieux à la compétition, en larmes sur le central de Flushing Meadows, il était salué par tous, establishment compris: héros revenu de tout, père de famille assagi aux côtés de Steffi Graf, Andre Agassi avait fini par incarner ce sport qu’il avait tant bousculé.

Aujourd’hui, douze ans après sa retraite, l’homme reste éminemment populaire. La preuve il y a quelques jours à Wimbledon, où, invité par son sponsor Lavazza, on a eu droit (en échange de la promesse d’évoquer dans l’article son partenariat avec l’ancien tennisman) à un quart d’heure en sa compagnie. Devant l’enceinte du tournoi londonien, où il participait à une opération de promotion avant l’heure des interviews, jeunes et vieux s’agglutinaient, portables à la main pour ne pas rater l’apparition: «It’s Agassi, it’s Agassi!» Une femme, la quarantaine, a même pleuré un petit peu… Quelques instants plus tard, assis dans la loge dudit sponsor au «village VIP», il répondait à nos questions, avec cette voix étonnamment frêle pour un gaillard aussi costaud et ce regard plein d’humanité.

C’était la folie tout à l’heure. Comment expliquez-vous votre popularité, aujourd’hui encore?

Attention, c’est particulier ici, nous sommes dans un endroit où les gens sont prêts à faire la file des jours entiers pour voir des matches de tennis. Aux États-Unis, ça n’est pas toujours comme ça. Mais bon, c’est agréable. Surtout que c’est un lieu associé à un beau moment de ma carrière (ndlr: il y a remporté son premier titre en Grand Chelem, en 1992).

L’effervescence du circuit vous manque?

C’est très étrange. Quand je reviens sur un tournoi, c’est un peu un voyage au pays de l’amnésie. Il me reste des vagues impressions, mais je peine à me rappeler que c’était réellement ma vie pendant toutes ces années. Quand je vois ce que les joueurs endurent, tous les petits détails de la préparation, le stress, l’attente, je me dis que je suis bien content que ce soit derrière. Même si parfois des choses me manquent… L’adrénaline, cette validation immédiate de l’effort par le public. C’est quelque chose de très addictif.

Dans votre autobiographie (lire encadré), vous parlez beaucoup du rapport tourmenté que vous entreteniez avec votre sport. Pourquoi avoir joué si longtemps si c’était si douloureux?

C’était une relation d’amour-haine, difficile à expliquer. Je détestais jouer à cause du sentiment de déconnexion que me procurait ce sport, cette vie que je n’avais pas choisie. Je n’en pouvais plus de la frustration qui venait de toujours espérer que la victoire allait faire disparaître ce sentiment d’incomplétude, qu’elle allait me tirer de cet abîme que je sentais s’ouvrir. Mais ce qui m’a poussé à jouer longtemps, trop longtemps, sûrement, c’était d’avoir ensuite trouvé du sens, d’abord dans mon lien avec le public, puis dans le projet que ma célébrité m’a permis de lancer.

Vous parlez de votre fondation…

Oui. Nous travaillons dur pour offrir un meilleur accès à l’éducation aux enfants de milieux défavorisés. Changer des communautés, offrir des opportunités à ces enfants, c’est le plus important pour moi. Il faut réfléchir comme un entrepreneur, mais tourné vers des questions de société extrêmement difficiles…

On vous a aussi vu en coach aux côtés de Novak Djokovic. L’expérience a pris fin en mars après moins d’un an. Vous allez retenter le coup?

Je ne sais pas. Je ne pourrais en tout cas pas le faire à plein temps. Pour ce qui est de Novak, il en était à un moment difficile de sa carrière, il allait mal, il cherchait beaucoup de réponses. Je suis assez analytique, j’aime identifier les problèmes, mettre en place des objectifs, s’y tenir. Lui fonctionne plus à l’affect. Nous avions de la peine à nous comprendre. Je ne peux pas parler pour lui mais j’étais frustré qu’on ne parvienne jamais à aligner deux bonnes journées de travail de suite. Au bout d’un moment, si vous ne faites pas partie de la solution, vous faites partie du problème. Mieux valait arrêter.

Comment va votre corps, que vous décriviez comme particulièrement meurtri à la fin de votre carrière?

Pas vraiment mieux. J’ai fait signer à mon corps beaucoup de chèques qu’il ne pouvait pas payer. Les hanches, le dos… Surtout le dos (il fait des petits mouvements du bras, comme s’il allait servir), ça coince beaucoup. Je ne peux pas me tenir debout très longtemps. Je l’accepte, mais je suis clairement trop jeune pour me sentir comme ça. Certains joueurs sont très actifs sur les réseaux sociaux. Vous auriez fait pareil? Je peux vous dire que j’ai vraiment choisi la bonne époque pour être célèbre: si ça avait été aujourd’hui, j’aurais clairement été une victime des réseaux! Certaines choses vraiment idiotes que j’ai faites entre quatre murs seraient devenues publiques et j’aurais morflé! Quelles choses? (Il rigole.) No comment!

Votre discours à l’heure de faire vos adieux à l’US open en 2006 était très inspiré. Vous l’aviez préparé?

Je dirais que je l’ai préparé pendant 21 ans! Le passage au sujet du tableau d’affichage qui indique le score, mais qui ne dit rien de qui sont les gens, de ce qu’ils ont traversé; ça je savais depuis deux ou trois ans que je voulais le dire.

Quels joueurs aimez-vous regarder aujourd’hui?

J’adore Gaël Monfils. Quel athlète, il est vraiment fun à voir jouer! Nick Kyrgios aussi. Un talent rare. Et Fed, bien sûr, sa facilité. L’intensité émotionnelle de Nadal, c’est aussi quelque chose d’inédit. Je ne comprends pas qu’il ne soit pas épuisé. Mais il continue!

On vous voit régulièrement dans des publicités. Comment choisissez-vous les partenaires commerciaux avec qui vous travaillez?

J’ai beaucoup d’offres et je choisis soigneusement. Il faut que je sente que c’est une marque authentique, avec des valeurs auxquelles je peux m’identifier. Il faut aussi qu’elles soutiennent ma fondation, sans quoi je n’entre pas en matière. C’est le cas de la marque de café qui nous invite ici et dont vous êtes l’ambassadeur? Oui, j’aime la philosophie de Lavazza. Et ils travaillent dans le monde du tennis depuis huit ans maintenant. En collaborant avec eux, j’ai aussi l’impression de continuer à contribuer au développement de ce sport dans les coulisses.

On a entendu des rumeurs selon lesquelles Hollywood voulait adapter votre bio. Qui ferait un bon Andre Agassi à l’écran?

Ed Norton! Pour tout dire, il y a eu un vrai projet en ce sens et nous nous sommes rencontrés plusieurs fois pour en parler. Mais finalement, ça ne s’est pas fait. C’est très bien comme ça, je n’ai aucune envie de voir une réincarnation de moi-même sur grand écran. (24 heures)

Créé: 08.07.2018, 07h47

Giuseppe Lavazza, président de la marque, et Andre Agassi.

Lavazza et le tennis, huit ans d'amour

Lavazza, le leader italien du café, est partenaire officiel du tournoi de Wimbledon. Depuis trois ans, il est même le seul sponsor alimentaire à être présent sur les quatre tournois du Grand Chelem. La collaboration doit se poursuivre au moins jusqu’en 2019.

Pendant toute la durée du tournoi de Wimbledon, les 100 baristas de la marque italienne serviront 500'000 cafés aux fans de tennis, sur 60 points de vente répartis sur le site. L’un des stands est positionné le long de la célèbre queue formée par les spectateurs qui patientent parfois plus de douze heures et sur des kilomètres. Pour eux, le café est gratuit.

Andre Agassi est, pour sa part, l’ambassadeur de la marque. «Son nom est pour toujours lié à celui de Wimbledon, où il a remporté son premier titre du Grand Chelem, note Marco Lavazza, le vice-président de la marque. C’est une fierté de l’avoir à nos côtés.»

Sur Roger Federer

Quand et comment Roger Federer devrait-il faire ses adieux?

À mon sens, il a mérité de faire comme il la sent. Ce qu’il a réalisé est unique. J’aurais envie de lui dire qu’en continuant à jouer, il loupe des choses chouettes, du temps en famille… Mais en même temps, je comprends bien qu’il ait envie de continuer à écrire l’histoire.

Après une carrière entière chez Nike, vous aviez joué votre dernière saison en Adidas. Federer vient de faire un changement similaire en passant chez Uniqlo. Va-t-il le regretter?

Pour lui, je ne peux pas dire. Je ne sais pas à quel point sa relation à Nike ou à Phil Knight (ndlr: fondateur et président de la marque) était personnelle. Pour ma part, c’est à vrai dire un de mes plus grands regrets: c’était dommage de ne pas faire mes adieux aux côtés de cette marque avec qui j’avais été associé toute ma carrière. Après ma retraite, j’ai rediscuté avec Phil Knight, qui avait aussi des regrets, et je suis revenu au bercail.

Qui va gagner Wimbledon 2018?

Je viens de Las Vegas, une ville où l’on croit aux probabilités: je vais dire Fed.

En dates

1970
Naissance d’Andre Kirk Agassi le 29 avril à Las Vegas, Nevada. Son père, Mike, ancien boxeur olympique iranien, émigré aux États-Unis en 1952, se passionne pour le tennis et l’enseigne à tous ses enfants. Il astreint rapidement Andre, qui marque le plus d’aptitudes, à un régime d’entraînement drastique. Il dira plus tard n’avoir jamais voulu de ce destin et avoir souffert de la «tyrannie» de son père.

1983
A 13 ans, son père l’envoie à l’académie de tennis de l’ancien marine Nick Bollettieri, en Floride. Andre abandonnera sa scolarité deux ans plus tard.

1986
Passe professionnel quelques semaines avant son 16e anniversaire. Remporte son premier titre l’année suivante et signe un contrat chez Nike. Ses tenues flamboyantes deviendront une marque de fabrique.

1992
Après trois finales perdues, remporte sur le tard son premier titre en Grand Chelem à Wimbledon et casse son image d’espoir jamais confirmé.

1997
Mariage avec l’actrice Brooke Shields. Une union brève et malheureuse. Chute à la 141e place mondiale.

1999
Conte de fées parisien: alors qu’ils viennent tous deux de remporter Roland-Garros, se lie avec la championne allemande Steffi Graf. Ils se marieront deux ans plus tard et auront un fils, Jaden Gil (2001), et une fille, Jaz Elle (2003).

2003
Redevient à 33 ans numéro un mondial, le plus âgé de l’histoire. (Record battu depuis par Federer.)

2006
Met un terme à sa carrière à l’US Open, à 36 ans. Il est à ce jour le seul joueur à avoir remporté les quatre tournois du Grand Chelem, la Coupe Davis, les Jeux olympiques et le Masters de fin d’année.

2009
Publie «Open», une autobiographie démolissant son propre mythe. Il y raconte notamment avoir porté des postiches lors de grands matches pour maintenir son image de rebelle hirsute, mais surtout avoir détesté jouer au point de sombrer dans la dépression et la drogue.

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