Dans l'intimité de trois couples de l'hippisme suisse

ChevauxMartin Fuchs, Niklaus Rutschi et Bryan Balsiger ont raconté leur vie avec «Clooney», «Cardano» et «Clouzot», juste avant le CHI de Genève.

Bryan Balsinger et Clouzot de Lassus, Niklaus Rutschi et Cardano, Martin Fuchs et Clooney (de g. à dr.)

Bryan Balsinger et Clouzot de Lassus, Niklaus Rutschi et Cardano, Martin Fuchs et Clooney (de g. à dr.) Image: Yvain Genevay

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Ils vivent ensemble, travaillent ensemble et voyagent ensemble toute l’année. Ils connaissent tout de l’autre. Voici les histoires de trois duos du hippisme suisse.


Niklaus Rutschi et Cardano

«Il est intelligent, un peu timide»

Photo: Yvain Genevay

«Quand je l’ai vu pour la première fois pointer le bout de son nez dans cette écurie, il était minus, il arrivait à peine à sortir sa tête du box. J’avais monté sa mère, À Quelle Heure, que j’aimais déjà beaucoup. Je me suis alors tourné vers ma propriétaire, Trudi Graf, et je lui ai dit: «Ce poulain, je le veux.» Il se trouvait dans le canton de Lucerne, dans l’élevage de Johann et Margrit Müller-Bürli qui élèvent des cracks.»

«À 3 ans et demi, on l’a débourré et il est resté chez nous. Il y a forcément une grande complicité. Cardano est plus qu’un copain, c’est presque un fils, au même titre que mes enfants Fabio et Marco, qui sont tous les deux dans le milieu. À vrai dire, puisque toute la famille s’en charge, toute notre vie tourne autour de lui, Cardano. Entre ma femme et moi, il faut toujours que l’un de nous reste auprès de lui. Quand on part en vacances, on doit trouver une personne capable de s’en occuper, sinon mon épouse Brigitte se sacrifie et ne part pas avec moi.»

«À la maison, je le sors trois fois par jour, souvent dans la nature. On ne saute pas beaucoup chez nous. On privilégie surtout le dressage. Cardano aime bien aussi marcher l’après-midi avec le chien et ma femme qu’il adore tout autant. Il s’entend bien également avec les autres chevaux de l’écurie.»

«Même si cela n’a pas toujours bien fonctionné au début avec lui, j’ai toujours senti que c’était un bon. En général, il faut beaucoup de compétitions et de sans-fautes pour pouvoir affirmer qu’un cheval a quelque chose en plus. Cardano est un bai de 11 ans puissant, intelligent, respectueux et facile à monter, mais il est un peu timide, même si cela ne se voit pas en piste. Il saute volontiers tous les obstacles mais il n’aime pas trop ce qu’il se passe autour du parcours. Il a un peu peur des gens qui sont trop proches de lui, surtout dans l’espace détente, où il craint aussi les autres chevaux.»

«Quand je suis en selle, j’ai toujours une conversation avec mon cheval, ne serait-ce que pour le rassurer quand quelque chose l’effraie ou le gronder quand il ne fait pas ce que je veux. Ça, le public ne le voit pas. Dans le fond, ce n’est pas ce que je dis qui est important. On peut lâcher des gros mots, en allemand, en russe ou en français, le cheval ne les comprend pas. C’est le ton qu’il saisira, il doit savoir que je suis son chef. Avec moi, il obéit et ne profite pas.»

«Si je suis déçu de notre parcours, le cheval le sentira. Mais quand je sors de la piste, je le flatterai quand même. Cela dit, les chevaux sentent eux-mêmes quand ils ont été bons ou pas, on n’a pas besoin de leur tirer l’oreille. Ce n’est d’ailleurs pas forcément de la faute du cheval. Il ne faut pas négliger l’équitation du cavalier ni la préparation. On est un couple, il ne faut pas l’oublier.»

«Quand Cardano vient à Genève, par exemple, il est très impressionné par les paquets de Noël qui servent de décoration sur le parcours. Il n’a d’ailleurs jamais vraiment bien réussi à Palexpo. Comme d’habitude, je vais y aller pour jouer le jeu, mais malheureusement, il y a de fortes chances que je regarde le GP de dimanche à la télé. J’espère me tromper, j’espère que pour une fois, il passe le cap des qualifications. Si au tirage au sort, on évite de s’élancer en premier, on ne sait jamais.»

«Avant lui, j’ai eu aussi la chance de monter Windsor. Il était moins facile que Cardano mais il était aussi moins timide: quand il arrivait à Palexpo, il se transcendait, l’ambiance le métamorphosait, comme s’il voulait montrer aux gens que c’était lui le meilleur. Rien de tout cela avec mon Cardano, qui préfère les concours à l’extérieur, les grands terrains en herbe, comme à Saint-Gall ou à La Baule. Il y est moins tendu.»

«Windsor est aujourd’hui à la retraite mais je sais qu’il aimerait bien monter dans le bus pour Genève, et que Noémie, la groom, s’occupe de lui. Quand il voit le camion partir, j’ai l’impression qu’il me supplie de pouvoir venir avec nous. Mais c’est la vie.»


Bryan Balsiger et Clouzot de Lassus

«C’est mon super «Clou Clou»!»

Photo: Yvain Genevay

«Dès notre premier saut, j’ai tout de suite compris que ce Clouzot de Lassus avait un gros potentiel. Cela fait trois ans et demi que nous sommes ensemble à l’écurie des Vernay à Saint-Blaise. C’est un cheval très spécial, très attachant, qui appartient à Olivier de Coulon. Dès le départ, on a eu de bons sentiments et des belles performances, avec un titre de champion d’Europe des jeunes cavaliers mais aussi, dans l’enchaînement, une médaille d’or au championnat de Suisse élite. Et cette année, à Oslo, on a remporté notre premier Grand Prix de Coupe du monde. C’est un honneur de pouvoir m’en occuper.»

«Pour moi, Clouzot est un copain, un frère, un confident. Que ce soit en concours ou à la maison, on s’entend superbien. Il a un caractère qui me permet de toujours lui en demander plus. Il est toujours d’accord de collaborer avec moi. C’est mon super «Clou Clou»! Dès qu’on se met en piste, je sais qu’il va mettre tout son cœur durant tout le parcours. Quand on s’entraîne chaque jour avec un cheval et qu’il vous donne autant en retour, ce n’est que du plaisir. Comme celui qu’il éprouve lui-même après un sans-faute, ou quand on l’appelle pour faire le tour d’honneur en tête. Il est si fier…»

«Clouzot raffole des concours. Quand le public l’applaudit, il devient plus grand et se met encore plus en valeur. Il est comme un athlète qui entre dans un stade, les clameurs lui donnent de la force, une petite étincelle.»

«Le matin, quand j’arrive vers lui, il a toujours la tête sortie du box. Il m’attend pour être le premier servi. Il demande des caresses et des carottes. Comme il adore attirer l’attention, il suscite forcément des jalousies dans l’écurie. Mais il est aussi très joueur avec les autres. On possède huit chevaux et on essaie d’organiser un tournus afin qu’ils arrivent tous en forme au meilleur moment. Mais c’est toujours lui le roi que l’on prépare pour les grands événements. Comme je travaille également avec mon frère et mon père dans le centre équestre familial de Corcelles, où nous gérons une soixantaine de chevaux, je ne monte pas Clouzot tous les jours. Mélusine et Camille, mes deux grooms, le bichonnent pendant la semaine. Il est important pour moi de pouvoir compter sur toute une équipe afin que Clouzot arrive au concours en toute sérénité.»

«Dans l’écurie, c’est parfois un clown. Il veut constamment jouer, avec nous, avec tout, comme vous avez pu le voir tout à l’heure avec votre photographe et ses projecteurs. Il adore regarder, découvrir; s’il y a un truc qui s’envole, il va faire un petit écart ou en demi-tour mais sans plus, jamais un caprice. C’est aussi ce qui me plaît chez lui. Il sait se laisser aller tout en étant sérieux quand il faut se remettre au travail.»

«Il n’a pas le meilleur galop du monde, surtout le croisé, qui est moins rond que les autres. Mais il s’est beaucoup amélioré. Et puis il se rattrape très bien sur un obstacle. Dans sa manière de sauter, c’est un génie. Il passe même quand je ne suis pas vraiment juste devant une barre. Lorsque ça ne marche pas comme on l’aurait voulu, je ne lui en veux jamais. C’est moi le fautif, pas lui. Je dirais que dans 95% des cas, c’est le cavalier qui doit mieux monter, le reste ce sont des détails.»

«On ne se parle pas vraiment lors d’une compétition, mais on se comprend, au niveau des émotions et des sensations. Il n’y a pas de mot, surtout un ressenti que l’on a uniquement quand on est sur le cheval. J’ignore encore si Clouzot est le cheval de ma vie mais il restera le premier, celui qui compte. À 22 ans j’espère qu’il y en aura encore beaucoup d’autres et que ma carrière ne s’arrêtera pas là. À Palexpo, j’espère bien me qualifier pour le Grand Prix de dimanche.»


Martin Fuchs et Clooney

«Il lui arrive d’être jaloux et de bouder»

Photo: Yvain Genevay

«Quand je l’ai vu en vidéo sur YouTube, j’ai tout de suite craqué sur lui. Mon père aussi. Clooney avait 7 ans et vivait en Italie. C’est un copain cavalier qui me l’avait proposé alors que je me promenais avec un autre cheval dans la forêt. Sa copine ne voulait plus le monter. On est parti l’essayer la semaine suivante. Un jour a suffi pour me convaincre que c’était un crack. L’entrepreneur zurichois Luigi Baleri n’a pas hésité à miser sur ce bon cheval en l’achetant pour moi.»

«Entre Clooney et moi, le courant est tout de suite passé, même si, lorsqu’il est arrivé le premier jour à la maison, il n’a pas du tout apprécié la balade. Il ne sortait jamais avant. Et comme il est très sensible, quand il ne connaît pas, il a peur. Sur le chemin, il s’est cabré et je suis tombé en arrière. Il a tenté de s’échapper, mais heureusement, il n’est pas allé très loin. Aujourd’hui, on n’a plus ce problème. Mais il suffirait qu’on ne sorte pas pendant deux semaines pour qu’il recommence son cinéma.»

«En concours, on a très vite obtenu des bons résultats, avec un titre suisse en 2014 pour ses débuts alors qu’il n’avait que 8 ans. Depuis, Clooney a toujours été magnifique, avec une progression constante. Ce n’est pas le plus facile à monter, car il n’a pas la meilleure bouche et c’est un handicap dans les virages. Mais on a beaucoup travaillé sur le plat avec un entraîneur de dressage et ça va beaucoup mieux maintenant. Dans les grandes épreuves il donne toujours son 100%.»

«Sur la piste, je lui parle beaucoup, pour le calmer ou le motiver. Il adore la compétition, comme l’entraînement d’ailleurs. Mais il a toujours besoin d’un ou deux jours pour s’habituer à des bruits inconnus. Il pourrait entrer dans une discothèque, avec de la musique forte, qu’il ne bougerait pas. Mais des perceuses, comme le premier jour à Palexpo, ou un micro qui grésille comme à Doha, il réagit.»

«Cela fait maintenant six ans que nous sommes ensemble. C’est la première fois que je suis aussi longtemps avec un cheval. Avec tous ces voyages et les belles performances que nous avons réussies ensemble, notre relation est devenue très spéciale. On est devenus des grands copains, des complices.»

« Dans l’écurie, Clooney doit être la star, il sait qu’il est un champion (d’Europe), qu’il remporte souvent des concours. Il a un caractère facile, mais il lui arrive de faire la tête dès que je m’occupe un peu trop d’un autre cheval. S’il est très sociable et s’entend bien avec ses voisins de box, il est jaloux, très exclusif. Cette semaine, j’avais un shooting avec un média et je lui ai donné des carottes pour patienter. Mais comme je ne lui en ai pas redonné pendant deux minutes, il est devenu vraiment méchant, avant d’aller bouder dans son box comme un enfant auquel on a refusé d’acheter quelque chose. Il m’a fait beaucoup rire.»

«Ça ne sert à rien de lui crier dessus, même quand ça ne marche pas comme on le voudrait en piste. S’il commet une faute, c’est qu’il n’a pas bien compris ou qu’il est trop excité, comme à Aix-la-Chapelle où il s’est arrêté sur le dernier obstacle. Depuis, on a travaillé là-dessus pour lui redonner confiance. Je me suis mis à sa place, dans sa tête, pour mieux le comprendre. Il m’aide aussi à grandir et à progresser.»

«Quand il m’aperçoit dans le box le matin, il n’est pas toujours de bonne humeur, mais l’après-midi, au paddock ou à l’extérieur, dès que je l’appelle, il me répond, l’air de me dire: «Tu dois venir vers moi, me caresser ou me donner un truc à manger.» Lorsqu’il est au parc, en promenade ou dans son box, Clooney cherche toujours de la nourriture. Comme c’est notre chouchou, je reconnais qu’on le laisse parfois faire plus de bêtises que les autres.»

«Depuis tout petit, j’ai eu la chance de monter de nombreux cracks, mais aucun n’avait la classe de Clooney. J’en connais peu qui sont aussi réguliers que lui dans des grands championnats. Même si je suis encore jeune, j’ai presque envie de dire qu’il s’agit déjà du cheval de ma vie. Là, il est en forme pour remporter le Grand Prix dimanche prochain à Genève.»

Créé: 12.12.2019, 17h51

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