«Un match, c’est toujours un scénario qui va s'écrire»

OmnisportsFrédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse, parle sport et cinéma en marge du cycle JOJ 2020 projeté à Lausanne.

Charlot boxeur.

Charlot boxeur. Image: AFP

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Ce cycle, c’est par politesse, parce que l’essentiel était de participer ou part-il d’une vraie envie?

Cela répond à une réelle envie, qui a une histoire, ou plutôt plusieurs. La Fondation olympique pour la culture et le patrimoine a entamé voici quelques années un travail de restauration des films olympiques. Nous cherchions l’opportunité de les présenter. Quand Lausanne a été choisi pour les JOJ 2020, c’était l’occasion rêvée. Deuxièmement, nous souhaitions mettre en avant à travers ce cycle le livre de Gérard et Julien Camy (ndlr: «Sport & Cinéma», aux Éditions du Bailli de Suffren, 460 pages). Le troisième élément est presque gag, mais sympa. La Cinémathèque se trouve au Casino de Montbenon depuis 1981, là où le CIO avait eu son tout premier siège. Et puis le cinéma a un lien à tout, il est reflet de la société. Ce n’est pas un hasard s’il y a des films de guerre, des films politiques et, donc, des films de sport. Nous montrons là l’infime partie d’une longue histoire.

Comment la résumer, cette histoire?

Dès le moment où il a existé, le cinéma a filmé tout ce qu’il y avait à filmer, d’un point de vue documentaire. Très vite, les frères Lumière filment le sport: football, vélo, boxe, course à sacs. Parce que le sport est un événement populaire, il faut le transporter ailleurs, à un autre public. Le problème, à l’époque, c’est que les films duraient 50 secondes, avec un seul plan séquence. Puis la télévision a tout révolutionné.

Mais le sport et ses ressorts se prêtent très bien aussi à la fiction, non?

Bien sûr. Dans l’un de ses tout premiers films, Charlie Chaplin apparaît comme spectateur dans une course de bagnoles, avant de prendre les gants dans «Charlot boxeur», tout comme le feront après lui Harold Lloyd ou Buster Keaton. Là, on est dans le comique, le burlesque. Mais le sport s’inscrit aussi très bien dans la fiction dramatique, parce qu’il y a des gagnants et des perdants. Un match, c’est un scénario qui va s’écrire. Que ce soit un duel, dans un sport comme le tennis, ou en équipe, il y a énormément d’émotions, de dramaturgie.

«Le cinéma ment, le sport pas», a déclaré Jean-Luc Godard, grand amateur de sport et lui-même ancien athlète. Qu’en pensez-vous?

J’ai un peu l’impression que le sport ment aussi. Ce qu’il veut dire par là, c’est que le cinéma construit une histoire en fonction d’une finalité et s’organise afin de faire plus ou moins plaisir aux spectateurs, les émouvoir, les surprendre, etc. Alors qu’un match, s’il n’est pas truqué, on ne sait pas comment il se terminera au moment où il commence. Cette surprise qui est celle de la réalité du match, c’est vrai que le cinéma ne l’a pas.

Mais le sport a le cinéma en lui: que pensez-vous des formidables acteurs qu’on voit sur les terrains de football?

Ils ne sont pas toujours terribles quand ils se roulent par terre comme des patates.

Parmi les personnages sportifs de votre connaissance, qui verriez-vous au cinéma?

C’est une gymnastique compliquée… En même temps, il y en a un qui est déjà un acteur, qu’on le veuille ou non, c’est Roger Federer. Il a tourné beaucoup de pubs, il est sans cesse sous le feu des caméras. Quand on le voit à l’écran en arrivant à l’aéroport de Zurich, c’est un vrai acteur qui nous parle, et assez naturellement. Je ne sais pas s’il serait capable d’arriver au niveau de «What else» Clooney, mais qui sait? De ce que j’ai vu, il est plutôt bon. Il y a aussi Lara Gut qui a joué son propre rôle dans un film documentaire et un autre de fiction (ndlr: «Looking for Sunshine») – elle y est très bien.

Quel est votre film de sport préféré?

C’est «Palombella rossa». Comme toujours avec Nanni Moretti, on parle de beaucoup de choses, de cinéma, de politique. Mais c’est un bon film de sport parce qu’il parle de waterpolo, discipline que Nanni Moretti a pratiquée à un très bon niveau. Parce qu’il le connaît par cœur, il le filme juste et bien. Il y a aussi, évidemment, «Raging Bull». On sent que Martin Scorsese s’est interrogé sur comment on filmait la boxe. Jake LaMotta, qui inspire le rôle de Robert De Niro et que j’ai eu la chance de rencontrer une fois, aimait beaucoup le film.

Il y a en revanche un certain nombre de navets, non?

Comme dans toutes les catégories, il y a des bons et des mauvais films. La question centrale, à mon avis, c’est la difficulté de filmer le sport, de retrouver dans le film la vérité du sport. En dépit du théâtre que font certains footballeurs, il y a un engagement dans le sport qu’il est dur de reproduire pour des acteurs, s’ils n’en ont pas fait. Quand ce n’est pas le sportif d’élite qui effectue son propre rôle, on ne retrouve précisément pas ce côté élite du sport. La boxe constitue le meilleur exemple. Il y a énormément de films de boxe, mais très peu qui soient parvenus à retrouver l’intensité d’un vrai combat.

À propos, «le cinéma est un sport de combat», a dit Mathieu Kassovitz.

Ouais, c’est du Kassovitz, sa vision. C’est vrai que le cinéma demande un type de dynamisme, d’entraînement, qui ne doit pas être loin du sport. Cela demande beaucoup de résistance, d’énergie et de concentration, pour les cinéastes comme pour les acteurs. Je dirais que les réalisateurs ou les chefs opérateurs ont un travail de marathoniens, sur des semaines, tandis que les acteurs font plutôt du 110 mètres haies, avec quelques minutes, quelques séquences où ils doivent être bons.

Pendant longtemps, il y avait un côté un peu honteux à aimer le sport dans les milieux culturels, non?

Dans certains milieux, peut-être, dans le cinéma en tout cas pas. Je me rappelle une avant-première avec le réalisateur documentaliste Richard Dindo, où on a dû s’organiser, au niveau des horaires, pour présenter le film, vite aller voir le match – je ne sais plus qui jouait – et revenir pour le débat après. J’ai beaucoup d’amis du cinéma qui aiment le sport. Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, a créé un festival Sport et Cinéma avec l’Institut Lumière, à Lyon. Non, décidément, la relation me semble assez naturelle entre les deux, peut-être aussi parce qu’il y a ce lien avec l’acrobatie, le cirque. Le cinéma a un côté saltimbanque, un monde où la performance, la capacité physique à se dépasser sont très présentes.

Et vous, quelle est votre relation au sport, où vous situez-vous sur l’échelle de la passion?

Mon job, ma passion, c’est le cinéma, donc j’y vais plus volontiers qu’au stade. Mais je ne dédaigne pas le stade pour autant. Récemment, j’étais à Barcelone pour présenter un cycle de films suisses. Quand mon camarade de la Cinémathèque m’a dit qu’il avait deux billets pour aller voir un Barça-Séville au Camp Nou, je n’ai pas dit non – une magnifique remontada en Copa del Rey, avec Messi et tout. Je ne suis pas un fanatique assidu, mais j’aime regarder un bon match de tennis ou de foot. Je connais les grands noms. Je suis ça de façon assez helvétique: les sports de neige, le foot, le hockey forcément parce que je viens quand même du côté de Neuchâtel, avec le HC La Chaux-de-Fonds. Quant à moi, je pratique les sports de natation. Je nage beaucoup – j’aime ça depuis toujours – et je fais de la plongée.

On a envie de finir avec Mohamed Ali: «On devient champion grâce à ce qu’on ressent; un désir, un rêve, une vision.» Votre conclusion?

C’est une phrase que tout cinéaste, voire tout artiste pourrait faire sienne. Plus on y pense et plus on voit que le sport et son histoire ont permis à des chefs-d’œuvre d’exister.

Créé: 25.01.2020, 13h32

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