Vingt après, les Bleus remettent ça

Mondial 2018Fidèles à un système prudent, les Bleus terrassent une vaillante Croatie (4-2), en finale de la Coupe du monde. C’est la deuxième consécration pour le football tricolore, après 1998.

Les Bleus en or.

Les Bleus en or. Image: AP / Martin Meissner

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Éloge du pragmatisme. Si la fin justifie les moyens, alors la France est un superbe champion du monde. Et après tout, c’est bien tout ce qui importe aux Tricolores, au terme de ce mois russe qui les a emmenés jusqu’au bout du rêve, 20 ans après les glorieux aînés. Le pragmatisme n’est d’ailleurs pas une tare: il définit un mode de pensée, une intelligence de composition aussi, l’idée d’un contrôle, même aux dépens d’une douce folie qui affleure çà et là.

En réalité, plus que jamais après ce match étrange contre une si valeureuse Croatie, le mot désigne un homme: Didier Deschamps. Si la France s’est endormie dimanche soir ou plutôt lundi matin avec une étoile de plus sur le maillot, c’est bien à son sélectionneur qu’elle le doit. Un ex-milieu défensif lui-même champion du monde en 1998, qui sait toutes les vertus du sacrifice, un capitaine qui a toujours brandi le collectif en étendard, un homme qui a su composer avec les ego de chacun pour le bien de tous.

Cette broderie en plus qui trônera désormais sur le tricot français, c’est un peu l’étoile du berger, puisqu’il en a été un depuis plusieurs années pour les Bleus et tout particulièrement en Russie. Un guide qui n’a jamais dévié de sa ligne de conduite: un bloc plus bas que par le passé, un Pogba replacé, un frein terrible mis aux velléités d’attaque de son armada offensive. Griezmann a joué comme à l’Atlético, ça aide; Mbappé a vite compris qu’il devait mouiller le maillot dans l’exercice défensif avant d’envisager de s’échapper, les rares fois où c’était possible dans ce système; Giroud, seul attaquant de pointe, a terminé le Mondial avec zéro but au compteur, comme un certain Guivarc’h en 1998.

Dans le stade Loujniki, Emmanuel Macron, le président français, est félicité par la présidente de la Croatie, Kolinda Grabar-Kitarovic, sous l’œil du président russe Vladimir Poutine (à g.). (Photo: AP)

Il y a une part de cynisme à construire en reculant une fusée qui ne demande qu’à filer devant. Il a ainsi fallu attendre la 17e minute de la finale pour voir le phénoménal Mbappé, la bride lâchée sur un contre bien sûr, enrhumer Strinic et soulever l’approbation de la foule. Un feu de paille. Le seul, l’unique tir de la France durant la première période aura été le penalty transformé par Griezmann.

Un système qui fait mouche
Parce que si le système mis en place par Didier Deschamps a fait mouche durant toute la compétition ou presque, après des débuts compliqués en poule, le scénario même de cette finale allait répondre en écho à la nouvelle donne en vigueur: mieux vaut faire attention, défendre et miser sur la contre-attaque que de se jeter dans la gueule du loup en osant faire le jeu. La force de Deschamps, c’est d’avoir réussi à imposer cette vision à une équipe qui avait pourtant des atouts à profusion pour allier le fond et la forme. C’est l’avantage de l’expérience sur la jeunesse et ce matin, il peut rire sous cape, le Didier: rien ne dit qu’il aurait remporté le titre mondial en s’organisant autrement. Reste juste ce sentiment trouble et ce scénario en écho, donc. Le tour de force ultime: la France a d’abord mené au score sans avoir marqué. Un coup franc trop généreusement accordé pour une faute sur Griezmann permettait à ce dernier de frapper une balle dans les seize mètres. Un ballon que le pauvre Mandzukic déviait sous la latte de Subasic.

Coup de pouce de la VAR
Le temps pour Perisic d’égaliser superbement, et c’était le second tour de force. Ce coup-là, ce fut grâce à la VAR. Sur un corner de Griezmann, Perisic touchait brièvement le ballon de la main, puis du pied. M. Pitana n’accordait rien dans un premier temps, avant de faire finalement le signe célèbre d’une télé. Il est revenu sur la pelouse en montrant le point de penalty. C’était sévère.

La VAR pour aider encore la France. En finale cette fois. Pas de quoi en faire toute une montagne: l’outil a permis à l’arbitre de se faire une raison en son âme et conscience. Comme quoi, rien de diabolique dans cette VAR, juste de l’humain, avec ses imperfections. Mais moins qu’avant dans la grande majorité des cas, ce qui était bien le but recherché. Et même si les Croates, eux, doivent avoir de la peine à comprendre la sévérité de Pitana après avoir vu les différents ralentis, qui ne racontent pas une main volontaire, mais peut-être considérée comme telle parce qu’elle est levée, selon les directives annoncées au début de la compétition. Quarante-cinq minutes de jeu: deux buts sur coups francs et un autre sur penalty, décidé grâce à la VAR. Bienvenue dans le football moderne où les balles arrêtées, frappées si fort que les gardiens ne sortent plus, sont des armes chirurgicales. C’est aussi un enseignement de ce Mondial.

Une très belle Croatie
C’était bien amer pour cette Croatie qui, elle, voulait jouer. Et jouait d’ailleurs. Plutôt bien. Mais si la France accepte de refréner ses passions offensives, c’est parce qu’elle sait que tôt ou tard, dans un match, elle pourra sortir les griffes. Elle l’a fait à l’heure de jeu. Grâce à Pogba, à l’origine et à la conclusion de l’action: un contre, évidemment. Et à la 65e, avec Mbappé pour définitivement enfoncer le clou. La terrible boulette de Lloris sur le 4-2 de Mandzukic ne changeant rien.

La France est sur le toit du monde, championne du monde en 1998 et en 2018, finaliste en 2006, championne d’Europe en 2000 et finaliste en 2016. C’est fort. Et comme l’équipe est très jeune, les promesses d’avenir doré sont grandes.

Gageons qu’avec l’expérience et la confiance, cette France saura même se montrer ouvertement plus offensive.


Et si les Bleus se prenaient au jeu?

Les vainqueurs ont toujours raison. Didier Deschamps n’a donc aucune question à se poser. Pragmatique, défensif, calculateur, cynique? Toutes les épithètes négatives coulent sur lui comme l’eau sur les plumes du canard. D’ailleurs, c’est justement un déluge qui a accompagné le sacre au moment de la cérémonie. Deschamps est tombé dans les bras d’Emmanuel Macron, pas peu fier d’associer son image à une France qui gagne, fût-ce sous la pluie battante.

Il y a aura des lendemains pour cette équipe qui ne pointe qu’à 26 ans de moyenne d’âge. Et peut-être des questionnements pour son sélectionneur. Il a composé ce groupe en pensant à l’avenir, mais c’est dans le présent de ce premier grand tournoi pour 14 de ses internationaux qu’il a demandé des sacrifices. Mais les fulgurances qui sortent des courses et des inspirations de Mbappé (meilleur jeune du tournoi), les décalages de Griezmann, les poussées pensées de Pogba: tout cela doit-il rester si rare? Et si les Bleus se prenaient au jeu?

Ils en ont le potentiel et avec désormais une Coupe du monde en poche, ils auraient tort de s’en priver. Ils auraient tout à y gagner. Tiens, clin d’œil de l’histoire: il y a vingt ans, c’est au lendemain du sacre de 1998 que la France la plus aboutie, la plus impressionnante, avait vu le jour lors de l’Euro 2000.

Après ce Mondial 2018, cela se reproduira-t-il lors de l’Euro 2020? Didier Deschamps est sous contrat jusqu’en 2020, justement. Il pourrait conduire cette équipe sur le chemin de l’émancipation avec la même rigueur qu’il a tenu les rênes pour remporter le titre ici.

À moins qu’il ne décide de se retirer en étant au sommet. Pour toujours intouchable. Le joueur comme l’entraîneur. Parce qu’il se murmure qu’alors, un certain Zinédine Zidane pourrait prendre le relais à la tête des Bleus. Pour le jeu?


France - Croatie 4-2 (2-1)

Moscou, stade Loujniki. 78 011 spectateurs.

Arbitre: M. Pitana (Argentine).

Buts:19e Mandzukic (autogoal), 1-0; 29e Perisic 1-1; 38e VAR penalty Griezmann 2-1; 59e Pogba 3-1; 65e Mbappé 4-1; 69e Mandzukic 4-2.

France: Lloris; Pavard, Varane, Umtiti, Hernandez; Pogba, Kanté (55e Nzonzi); Mbappé, Griezmann, Matuidi (73e Tolisso); Giroud (81e Fékir).

Croatie: Subasic; Vrsaljko, Lovren, Vida, Strinic (81e Pjaca); Brozovic; Rebic (71e Kramaric), Modric, Rakitic, Perisic; Mandzukic.

Avertissements: 28e Kanté (antijeu), 41e Hernandez (jeu dur), 92e Vrsaljko (jeu dur).

Notes:La France au complet. La Croatie sans Nikola Kalinic (renvoyé à la maison en début de tournoi).

Créé: 15.07.2018, 22h57

Réactions

Philippe Leuba
Conseiller d’État vaudois et ex-arbitre FIFA


«Sur le premier but, il y a simulation. Mais il faut la vidéo pour la voir. De même pour le penalty qui est sévère, mais pas injustifié. Au troisième ralenti, j’étais très partagé.»



Stéphane Chapuisat
Ex-international, vainqueur de la Champions League


«Sur l’ensemble, les Français ont mérité leur titre. Didier Deschamps a su monter un groupe uni avec un nombre incroyable de jeunes talents. Il fallait cela pour battre les Croates.»


Antoine Griezmann
Attaquant de l’équipe de France, sur TF1


«Je suis vraiment très heureux. Ça a été très difficile. La Croatie a fait un gros match. Franchement, c’est un kif. On a hâte de soulever la coupe et de la ramener en France.»


Didier Deschamps
Sélectionneur de l’équipe de France, sur TF1


«On est parti de loin, mais nous sommes sur le toit du monde pour quatre ans. Cela m’avait tellement fait mal de perdre l’Euro il y a deux ans, mais cela nous a aussi fait du bien.»

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Tout Paris s’égosille sur «La Marseillaise»

Clameur indescriptible: 90'000 personnes hurlent leur bonheur. Que c’est beau d’être les champions!

Ont-ils vraiment cru un seul instant qu’ils pouvaient perdre? Par superstition peut-être, mais par crainte véritable, non!

Cette finale, on le sentait dans la rue, dans le regard des gens, c’était la leur. Ils ne s’en vantaient pas, ils ne le clamaient pas, mais ils savaient. Dimanche dès midi à Paris, on klaxonnait sur les boulevards, on se maquillait aux terrasses, mais surtout on suivait la foule, direction le Champ-de-Mars, où 90'000 personnes étaient attendues.

Deux heures avant le match, stoïque sous le soleil, la foule applaudit avec enthousiasme Mbappé ou Pogba quand on les voit, sur les écrans géants, descendre du bus, à Moscou. Le pauvre Giroud, lui, est hué. «Il ne marque plus de buts, c’est pour ça qu’on le siffle», tranche Hamza, avec un grand sourire et la sévérité de ses 16 ans.

La maire de Paris, Anne Hidalgo, vient saluer le public le front ceint d’une couronne de fleurs bleu, blanc, rouge. «Ils vont gagner 2 à 0! Et je ne suis pas mauvaise en pronostics, affirme-t-elle, j’avais déjà dit juste pour…» – à vrai dire elle ne se souvient plus trop quel match.

Qu’importe, tout le monde dans le public est d’accord: on va gagner! Pas de Croates en vue? «Si, si, hurlent une mère et ses deux filles, on est d’origine croate mais à 1000% Françaises!»

Le match débute, clameur immense pour le 1 à 0, silence pesant pour le 1 à 1. Quand la France reprend l’avantage, la foule entame à tue-tête «La Marseillaise», des hectolitres de sang impur abreuvent le Champ-de-Mars.

À la mi-temps, Tarek dit son angoisse, il analyse le jeu, avec expertise, mais Anaïs, à ses côtés, qui n’y connaît rien, le rassure: «On va gagner.»

Et ils gagnent, clameur immense, indescriptible, 90 000 hurlements de bonheur… Anne Hidalgo ressurgit, elle résume les qualités de l’équipe: «Détermination et collectif.» Elle multiplie les selfies…
Mais déjà le public reflue, avant même la remise de la coupe, besoin de partager. «Tous aux Champs-Elysées», hurle un jeune homme. «C’est magnifique! En 98, j’avais 2 ans. Aujourd’hui, je l’ai vécu», explique un autre.

Partout les rues se remplissent. Dris et Stéphanie, vieux amis quinquagénaires, se gavent de ce bonheur. «C’est la jeunesse qui nous l’a fait, une équipe de jeunes. Écoutez ce message: la France ne peut que se relever!» Et puis Dris ajoute: «Vous avez entendu? Personne n’a sifflé l’hymne croate. Honneur à eux: ils sont 4 millions, nous 65…»

Alain Rebetez Paris

À Zagreb, comme une saveur de victoire

Au-delà de la déception,le peuple croate est surtout fier du parcours de son équipe.

Un long applaudissement a éclaté dans les rues du Zagreb juste après le coup de sifflet final. La défaite 4 – 2 contre la France en finale n’a pas plombé l’ambiance dans la capitale croate. Au contraire, les dizaines de milliers de personnes rassemblées devant l'écran géant ont célébré leurs joueurs, tandis que ceux-ci recevaient la médaille pour la deuxième place et que le capitaine Luka Modric était nommé meilleur joueur de la compétition.

«C’est dommage qu’on n’ait pas gagné, mais on a bien joué et personnellement je suis satisfaite de ce résultat», commente Ana à la fin du match. Puis de plaisanter: «Peut-être qu’avec des prolongations, on aurait pu revenir et gagner!» Pendant tout le match, les Croates ont cru que le miracle était possible.

Et pour cette finale, les supporters étaient arrivés de tout le pays. La compagnie de chemins de fer nationale avait émis des tickets à des prix dérisoires. La rencontre contre la France était chargée de symboles. Vingt ans après la défaite face à la France en demi-finale de la Coupe du monde en 1998, les Croates avaient envie de revanche. «Les Français, nous allons en faire du coq au vin», titrait l’un de principaux tabloïdes du pays, «24 sata», à la veille du match.

Vingt-quatre heures plus tard, les «Vatreni», les onze «Ardents» de l’équipe croate, ont perdu, mais l’heure n’était pas à la tristesse. Pétards, fumigènes, carrousels de voitures… La Croatie fête comme si elle avait gagné.

Depuis le début du Mondial, ce petit pays de 4 millions d’habitants vibre en effet au rythme du football. Les commerçants enregistrent des ventes records de bière et de «cevapi», les célèbres saucisses balkaniques, tandis que les magasins de souvenirs ont presque épuisé leurs stocks de maillots de Modric ou de Rakitic.

L’euphorie a même atteint les institutions. Après la victoire contre l’Angleterre, mercredi, le Conseil des ministres s’est réuni avec tous ses membres habillés en maillot à damier, tandis que le premier ministre, Andrej Plenkovic, a annoncé la construction d’un nouveau stade en mesure d’accueillir des compétitions internationales.
Ce lundi, la sélection rentre au pays. À Zagreb, on attend 150'000 personnes pour célébrer le meilleur résultat de l’histoire du football croate.

Giovanni Vale Zagreb

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