Federer: «Donner de l’argent ne suffit pas»

TennisLe Bâlois dispute vendredi au Cap le «Match for Africa 6» en compagnie de Rafael Nadal. Un événement gigantesque dont les bénéfices reviendront à sa fondation qui ne cesse de grandir. Interview de Federer le philanthrope.

Vidéo de la visite de Roger Federer en Namibie, le mercredi 5 février 2020.
Vidéo: Roger Federer Foundation

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Si Roger Federer est passé maître dans l’art d’évacuer les déceptions, c’est qu’il s’est façonné depuis vingt ans une vie trépidante. Ainsi jeudi dernier à Melbourne, moins d’une heure après sa défaite contre Novak Djokovic, le Bâlois était entièrement tourné vers «la réalisation d’un vieux rêve».

«Je suis si heureux de voir enfin un «Match for Africa» sur sol africain; je regrette presque d’avoir attendu autant d’années pour monter ce projet. Il y aura un monde fou car on a essayé de le rendre accessible au plus grand nombre (50'000 personnes sont attendues au Cape Town Stadium, record battu pour un match de tennis). Et puis le fait que ce soit avec Rafa (Nadal) rend la chose encore plus belle. Mes parents sont fiers de moi. Je m’attends à vivre un moment très spécial.»

Pour anticiper cet événement à la fois gigantesque et intime, Roger Federer avait reçu «La Tribune de Genève»/«24 Heures» et trois autres médias suisses le 15 décembre à Dubaï. L’occasion d’évoquer ses liens avec l’Afrique du Sud, le pays de sa mère, les projets de sa fondation, mais aussi ses inspirations de philanthrope ou encore les exigences et les contradictions qu’implique sa vie de star globalisée.

Roger Federer, quels sont vos souvenirs liés à l’Afrique du Sud?

Gamin, j’y allais deux mois par année avec ma sœur. Même si j’ai peu de souvenirs précis, je me vois à courir partout autour de la ferme. Toute la famille était réunie, c’était cool. Mais on a aussi vécu des moments difficiles, lorsque mes deux tantes et ma grand-mère sont décédées en l’espace de cinq ans. Ma mère faisait beaucoup d’allers-retours. Sinon je me souviens des vacances d’été, des visites à la famille partout dans tout le pays. Ce sont de beaux souvenirs d’enfance. J’adore le continent africain. Je n’ai pas assez pris le temps d’y aller ces 25 dernières années. Quand je mets le pied en Afrique du Sud, je ressens quelque chose de fort, un sentiment unique. C’est dur à décrire.

Enfant, aviez-vous pris conscience de l’apartheid durant vos visites?

Pas vraiment. J’avais bien sûr saisi que ce n’était pas comme à la maison, que nous avions de la chance de vivre en Suisse. J’ai compris plus de choses après, à travers les récits.

Avez-vous rencontré Nelson Mandela?

Malheureusement non. J’ai fait une approche, une fois, mais il n’était déjà plus très en forme. Avec le recul, j’ai commis l’erreur de ne pas simplement partir en Afrique du Sud pour provoquer ma chance. Comme No 1 mondial de tennis et avec la fondation, j’aurais sans doute eu une chance. Mais à ce moment de ma vie, je n’ai pas perçu l’urgence, l’importance d’y aller. C’est dommage.

Allez-vous profiter du match pour revoir vos nièces, neveux et cousins?

Oui et c’est aussi ce qui rend ce voyage si spécial. Je vais retrouver tellement de visages que je n’ai pas revus depuis longtemps. Mes parents descendent deux fois par année, ils ont gardé le contact. Pour moi, c’était plus compliqué. Voilà pourquoi nous organisons une grande fête le lendemain du match. Je me réjouis énormément de ces retrouvailles. Et je sais qu’elles comptent beaucoup pour mes parents.

Est-ce que vous vous attendez à une réception aussi frénétique qu’en Amérique du Sud?

Aucune idée. Je sais que le pays regarde beaucoup de tennis à la télévision. Les gens connaissent mon histoire, mon lien avec le pays, la fondation. Mais est-ce qu’ils vont m’attendre devant l’hôtel? Je ne pars pas de ce principe. J’étais d’ailleurs un peu sous le choc d’apprendre que les billets étaient partis en neuf minutes. Vous savez, à Wimbledon ou ailleurs, le public vient voir du tennis. Mais en exhibition, il vient pour toi. Cela ajoute une certaine pression.

Durant la tournée en Amérique du Sud, des critiques vous ont reproché d’aller gagner de l’argent dans des pays très pauvres. Que répondez-vous?

Il y a toujours des critiques. Si je les avais écoutées, je n’y serais pas allé. Et je ne me rendrais pas dans la moitié des pays où je joue; j’aurais donc sans doute déjà arrêté. En Amérique du Sud, le but était d’apporter de la joie à un public qui ne voit du tennis qu’à la télévision. L’argent que j’y ai gagné est directement parti dans la fondation. Or plus je gagne, plus je peux rendre. Mais ce n’était pas le but exclusif de cette tournée. J’y ai vécu quelque chose de magique, des émotions intenses. C’était fatigant, sublime et très inspirant. C’est dur à expliquer mais j’ai senti à quel point c’était important pour les gens d’être là. Or je travaille dans le divertissement. Et si tu veux voir cette joie dans les yeux du public, il faut composer avec les critiques. Parfois, il faut même savoir dire: «Désolé, mais vos reproches m’indiffèrent». Car, au final, je ne suis pas récupéré politiquement, ce que je ne tolérerais pas. Aucun gouvernement n’a été impliqué de près ou de loin dans ces exhibitions.

En Afrique, par contre, vous avez déjà rencontré des chefs d’État. Est-ce que vous acceptez désormais de franchir la barrière de l’implication politique?

Si cela concerne la fondation, on peut le dire comme ça. Quand je peux m’entretenir avec le président du Malawi et le vice-président zambien ou les présidents namibien et sud-africain, je bénéficie d’une plateforme unique. Je peux plaider la cause de l’éducation et tenter de la faire remonter dans la liste de leurs priorités. C’est un tout. S’ils me font une promesse, je peux aussi organiser un suivi avec nos partenaires sur place. Rencontrer les décideurs est un moyen de faire bouger les choses. Car on a souvent besoin d’eux. C’est un moyen de gagner du temps. Donc si je sens qu’une rencontre peut aider la fondation et les enfants qu’elle soutient, je le fais.

Les enfants qui fréquentent les écoles soutenues par votre fondation vous connaissent-ils?

(Il réfléchit) Non, je ne crois pas. Il me semble que, pour eux, je suis le monsieur qui aide. Au Malawi, je leur ai demandé: «Vous connaissez le tennis?» Ils m’ont répondu: «C’est ce jeu avec les balles et la table?» Alors j’ai dessiné un terrain de tennis sur le sable. Ils n’ont pas de télévision; comment pourraient-ils me connaître? Je trouve même que c’est mieux ainsi. Cela démontre que nos projets aident par eux-mêmes.

Est-ce que la fondation va devenir le principal défi de votre deuxième vie?

Je n’ai pas encore décidé. Je sais que je m’investirai encore plus. D’abord parce que ça m’intéresse. Ensuite parce que, même après quinze ans, j’ai l’impression que nous sommes encore au début de l’aventure. Je suis en train d’apprendre et on est en train de grandir; ce qui est motivant. Or comme, après ma carrière, j’aurais plus de temps à offrir mais moins de forces pour enchaîner les «Matches for Africa», il faudra diversifier nos efforts pour trouver de l’argent. Je m’y prépare, c’est normal. Et je me réjouis de motiver d’autres personnes à rejoindre la fondation. Tout cela deviendra une part importante de ma vie. Est-ce que ce sera la plus importante? Je ne sais pas. On verra avec le temps. Mais j’ai ce rêve depuis quelque temps déjà: j’adorerais un jour être autant reconnu pour les actions de la fondation que pour ce que j’ai accompli sur un court de tennis.

C’est exactement ce qui est arrivé à Bill Gates, lequel sera de la partie au Cap. Qu’est-ce que vous avez appris sur la philanthropie à son contact?

Alors déjà, je dois dire qu’il adore parler tennis (sourire). Je me retrouve donc souvent dans des conversations où c’est moi qui raconte des histoires du circuit. C’est normal et je le fais volontiers pour les remercier, lui et d’autres, d’avoir aidé à récolter de l’argent. Cela dit, j’en profite pour poser des questions. Je me renseigne sur les domaines où il faut faire attention. Notre lien est aussi très important pour notre CEO, Janine Händel, qui est en contact permanent avec le bureau de la Fondation Bill et Melinda Gates. En termes de structure, de savoir-faire, c’est un énorme atout. Finalement, je dirais que c’est juste incroyable de passer du temps avec quelqu’un d’aussi brillant que Bill Gates. À côté de lui, tu te sens tout petit, mais tu apprends beaucoup. Quand tu rencontres des gens de ce calibre, tu dois bien écouter et comprendre vite. Il faut être vif, très attentif. J’y veille car un petit détail peut faire une énorme différence. C’est parfois ce détail qui motive le lancement d’un projet et, au final, provoque un impact positif sur beaucoup de vies.

La philanthropie évolue: en plus de donner de l’argent, il faut aussi être irréprochable dans son mode de vie. Comment vous positionnez-vous par rapport à cette exigence et les critiques qui touchent vos sponsors ou vos voyages?

Déjà, je me rends bien compte que je peux susciter des réactions négatives (ndlr: l’interview a été réalisée avant l’opération #WakeUpRoger). Et c’est vrai que je dois bien réfléchir à ce que je fais, à qui j’apporte mon aide. D’un autre côté, il faut aussi savoir oublier les critiques, parce que tu ne peux pas être partout, tu ne peux pas tout faire. Je suis d’abord un père et un joueur de tennis. Or avec Mirka, on essaie de vivre une vie qui nous semble la plus juste possible dans le cadre que mon activité impose. Et j’ai l’impression de faire le maximum pour tenir ma ligne. Mais d’un autre côté, il existe tellement de possibilités de prendre le micro, de lancer des appels sur certains sujets… Quoi choisir et à quel moment? Comment le faire avec classe, sans s’attaquer à autrui? Est-ce que je prendrai davantage position dans le futur? Je ne sais pas. Mais j’ai bien conscience que donner de l’argent ne suffit pas. Surtout quand tu fais partie des rares personnes qui ont la possibilité de changer la vie des gens ou l’état de la planète. En ce sens, cette évolution est une bonne chose.

En plus, la notion de «ce qui est bien» change. Il ne fait plus bon être le parrain d’un zoo par exemple…

Voilà pourquoi il faut réfléchir à deux fois. Tu ne peux pas être parrain dans tous les sens. C’est pour cela que j’ai créé très tôt ma fondation en lui donnant un cap: l’éducation. Parce que c’est ce en quoi je crois le plus. Après, je pourrai m’impliquer ponctuellement sur un autre sujet: la motivation par le sport, les chemins pour faire carrière, le développement durable. Mais pour jouer un rôle dans ces domaines, il faudrait que tout soit bien réfléchi et amorcé de la bonne façon. Lorsqu’on s’implique, il faut le faire à fond. Donc pour l’instant, je préfère agir pour moi, avec ma famille, mes amis, parler avec les sponsors, les gens autour de moi. Quand on n’est pas prêt, qu’on n’a pas assez de temps, il ne faut pas se lancer dans la sphère publique.

Vous évoquez le développement durable. Est-ce que vos filles connaissent Greta Thunberg? Arrive-t-il qu’elles disent: «Papa, on prend trop l’avion»?

Non, non, elles ne la connaissent pas encore (sourire). Cela dit, je pense que quand tu as été élevé en Suisse, tu as grandi avec une conscience collective. Tu éteins la lumière quand tu sors, tu recycles. Avec Mirka, et malgré ma vie de joueur de tennis, on essaie de respecter ces principes et de les inculquer aux enfants. Après, je ne peux pas commencer à parler de nos efforts alors que je passe mon temps dans les avions et que je pars jouer en Australie. C’est ainsi. Je ne peux pas faire venir tous les tournois du Grand Chelem à Bâle… (sourire) Nous vivons une vie complètement anormale et je sais que je ne suis pas un exemple. Donc ce sujet est délicat à aborder pour moi. En tant que tennisman de haut niveau, je dois voyager toute l’année.

Est-ce que cette obligation suscite chez vous de la mauvaise conscience? Est-ce que vous faites quelque chose pour compenser?

Je ne m’occupe pas personnellement des vols et des compensations de CO2. Mais je crois bien qu’on la verse. Après, ai-je mauvaise conscience? Oui et non. Si je vous réponds oui, alors je dois arrêter ma carrière sur-le-champ. Donc je ne peux pas répondre oui, il faut être cohérent.

La stratégie 2020-2025 de la fondation porte sur ce que vous appelez «l’avant-école». Avez-vous acquis la conviction que tout se joue aussi tôt, en Afrique comme ailleurs dans le monde?

Oui. Et c’est prouvé. Tout ce que tu emmagasines très tôt reste en toi. Je crois beaucoup à cette phase entre 3 et 7 ans. Les enfants y progressent tellement vite. C’est incroyable. On sait que si on arrive à les aider, à faire la différence à ce moment-là, ils deviendront des meilleurs frères, sœurs, amis et même citoyens. Or, c’est comme ça que tu inspires tout un village, toute une communauté. À cet âge, on peut faire une grande différence. En Afrique comme en Suisse.

Au cœur de cette vie anormale, vous rendez parfois hommage à votre éducation normale. Comment le papa Federer parvient-il à intégrer de la normalité dans ce cadre extraordinaire?

C’est tout le défi. J’ai conscience que cette vie n’est pas normale pour les enfants. Alors dans chaque endroit où nous nous rendons pour le tennis, j’essaie de recréer de la normalité autour d’eux; même s’ils dorment dans une chambre d’hôtel. Je leur explique aussi que c’est normal de s’ennuyer, qu’on n’a pas besoin d’avoir toujours un plan, un truc au programme ou je ne sais trop quoi. Je me souviens avoir eu une conversation avec eux à Shanghai à l’automne 2018, au bout d’un long périple depuis Cincinnati. J’avais senti qu’ils étaient un peu déphasés. Je leur ai dit: «On rentre en montagne et on reste tranquille. Ce qu’on vient de vivre d’une ville à l’autre, ce n’est pas normal.» Donc j’essaie dans mon éducation de leur expliquer les choses simples. Parce que mon paysage, c’était le jardin d’enfants, l’école primaire: tu y vas, tu rentres pour le lunch ou tu vas chez quelqu’un d’autre parce que tes parents travaillent. La normalité, c’est une trame assez répétitive où chacun s’aide. Et chez nous, ce n’est pas comme ça: chaque semaine change. C’est un énorme défi. Il n’est pas simple mais il me plaît.

Est-ce que vous vous réjouissez de leur faire découvrir, à votre retraite, la sédentarité autour d’une école, peut-être même publique?

Oui, l’idée me va très bien. Après, pour l’école publique, c’est encore une autre question. Mais je trouve que, depuis quelques années, on se rapproche un peu de ce modèle. On essaie de rester plus longtemps à un endroit, on ne multiplie plus trop les allers-retours. Avec Mirka, on cherche toujours la solution la plus simple pour les enfants. Et je dois dire que, souvent, elle est bénéfique pour mon tennis.

Créé: 05.02.2020, 17h52

EN CHIFFRES

1,55

Soit en millions le nombre d’enfants qui ont bénéficié du soutien de la «Fondation Roger Federer» depuis le premier projet, fin 2003 à Port Elizabeth. «Il y avait alors une école et un hôpital où des enfants condamnés étaient alignés sur des petits lits. J’avais été secoué. Avec le temps, j’encaisse mieux ces situations et voir les sourires dans les salles de classe me comble de joie.»

52

Cette fois en millions de francs, l’investissement consenti depuis seize ans par la Fondation. En 2017, la CEO Janine Händel estimait à 82% du total l’apport personnel de Roger Federer (direct ou indirect, soit à travers des événements liés à sa personne). Appliquée aux chiffres actuels, son implication financière s’élèverait à 43 millions de francs.

7

Comme le nombre de pays qui profitent des actions de la Fondation. En Afrique australe, 7000 écoles et jardins d’enfants ont déjà été soutenus en Afrique du Sud, Namibie, Zambie, au Botswana, Zimbabwe et Malawi, notamment à travers la formation des enseignants. Enfin en Suisse, l’aide se concentre sur les enfants issus de familles défavorisées.

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