Alain Prost, toujours à fond

Encore!Après la Formule 1 et la Formule E, le pilote ne jure plus que par son vélo. Rencontre.

Rare de voir Alain Prost à l'arrêt. A 62 ans, l'ancien pilote de Formule 1 continue à courir, mais sur son vélo.

Image: Anoush Abrar

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Même les sportifs les plus ascètes se font plaisir: Alain Prost est au régime strict, mais il sucre son café. Sa vie de dévoreur de bitume impose discipline, rigueur et hygiène de vie irréprochable: il faut bien décompresser. Car il est toujours question de performance, avec Alain Prost.

Le quadruple champion du monde (1985,1986,1989 et 1993) est aujourd’hui copropriétaire de l’écurie de Formule E, 100% électrique, Renaud e.dams (Porsche, BMW et Mercedes ont annoncé leur arrivée dans le championnat à court terme), avec son fils Nicolas parmi les pilotes officiels. Le virtuose du bitume, adversaire jadis d’Ayrton Senna, continue donc d’écrire les belles pages de l’histoire automobile. Mais aujourd’hui, sa discipline s’appelle le vélo. Il sort même une montre, avec la marque horlogère Richard Mille, inspirée du cyclisme.

Si vous croisez le matin une fusée à deux roues sur les lacets au-dessus du Léman, c’est peut-être lui. Il portera sa montre aux Championnats du monde de cyclisme amateur qu’il prépare activement. D’ici là, le jeune sexagénaire avale les kilomètres et compte les calories.

Image: Yann Coatsaliou

Vous voilà au Salon international de la haute horlogerie de Genève. Comment est venue l’idée d’une montre?
Je connais Richard Mille depuis longtemps, au moins une vingtaine d’années. Nous nous sommes souvent croisés sur des circuits automobiles, dans des dîners. La passion du sport nous a rapprochés, puis l’horlogerie. Richard est le partenaire de mon écurie de Formule E depuis le début, en 2014, mais c’est avant tout un ami. Il a une vision des choses très précise. On se laisse porter avec lui. Je lui fais confiance.

La montre de cycliste d'Alain Prost:
Richard Mille sort un bijou de complexité en édition limitée (30 exemplaires): la RM 70-01 Tourbillon Alain Prost. Ce calibre tourbillon à remontage manuel en titane est équipé d'un totaliseur de kilomètres. Le boîtier tonneau assure l'ergonomie de l'engin.

On vous attendait plutôt autour de l’univers automobile...
Richard voulait une technologie très spéciale autour du vélo. J’ai tout de suite dit: «Banco!» Cela fait sens, je suis un coureur cycliste.

Les gens ignorent cette partie de votre vie?
Le vélo répond à un désir de me dépenser. Je ne reste jamais sans rien faire, j’ai besoin d’être dans l’action.

Vous souvenez-vous de la couleur de votre premier vélo?
Il était dans les couleurs chrome, ciel. Aujourd’hui, j’ai plusieurs modèles de course, je suis passionné par l’objet. La technologie me parle.

C’est cela qui vous a conduit au sport automobile ?
Je me suis retrouvé au volant pour la première fois en 1970 ou 1971. J’avais 16 ans. Autant dire un âge canonique par rapport à la pratique d’aujourd’hui, où le plus jeune pilote de F1, Max Verstappen, a 17 ans et a commencé le kart à 4 ans.Bref, à ce moment-là, j’étais passionné par le football, mais c’était sans compter sur l’intervention de mon frère.

Racontez-nous…
Il m’a entraîné avec lui pour louer un kart, qui n’allait pas très vite d’ailleurs. Cela a été une révélation, je me suis tout de suite dit: «Ce truc-là est pour moi.» Sans comprendre vraiment pourquoi. Je souhaite à tout le monde un tel sentiment d’évidence. Je me suis investi à fond et j’ai continué, malgré les découragements, malgré le coût prohibitif de cette passion.C’est ainsi cela que l’histoire a commencé.

Est-ce que vous vous souvenez de vos premières sensations, au volant d’une Formule 1?
Vous vous dites: «Je ne vais peut-être pas y arriver.» La puissance est impressionnante. Puis, petit à petit, vous vous apercevez que c’est dans la maîtrise que tout se passe.

Et la vitesse?
A chaque fois qu’on me parle de vitesse, je réponds qu’il s’agit plutôt de contrôle. Je ne suis ni fou ni amateur de sensations fortes à 300 ou 400 km/h. Ce n’est pas ce qui m’excite le plus.Ce qui me plaît, c’est le travail avec des ingénieurs, des mécaniciens autour d’une technologie. Pour performer, il faut optimiser ce que l’on a à tous les niveaux, et c’est dans la maîtrise que cela se passe.

Et la Formule E?
La voiture électrique est beaucoup plus lourde, moins puissante (environ 300 chevaux contre 900). Je n’ai pas eu l’opportunité d’en conduire une, car il y a très peu d’essais privés et il vaut mieux laisser la place aux pilotes. Mais cela m’intéresse. J’ai conduit plusieurs générations de F1 et j’ai envie d’essayer le 100% électrique, par curiosité.

Vous saurez conduire une telle voiture?
C’est très différent de ce que j’ai fait en F1. En gros, l’information est donnée du stand au pilote, alors que c’était l’inverse à mon époque. Et puis, il y a aussi l’«aide au pilotage». Le terme, un peu négatif, décrit tous les systèmes intégrés dans la voiture.

Quelles sont les qualités d’un bon pilote?
Il faut gérer son talent naturel, avoir une propension à progresser, la curiosité de la technologie et savoir galvaniser l’équipe autour de soi. Et ne pas avoir de point faible.

Un pilote pour lequel vous avez de l’admiration ?
Ce serait difficile pour moi de vous en citer un seul. Plusieurs noms qui me viennent à l’esprit, valeurs sûres et des jeunes prometteurs: Lewis Hamilton, Max Verstappen, Esteban Ocon, Charles Leclerc… Tous ont des qualités différentes mais de vraies personnalités, ce qu’on n’avait un peu perdu à un moment.

Si vous deviez en retenir qu’un seul?
Je m’y suis toujours refusé, bien que l’on m’y pousse souvent. On ne pourra le dire que dans une génération s’il y a un, deux ou trois pilotes qui survolent le débat.

C’est comme la course cycliste?
Le cyclisme est devenu une course d’équipe, un peu comme la Formule 1. On termine le travail que 1000 artisans ont commencé. Une personne peut annihiler le travail de tant d’autres.

J'admire même Lance Armstrong dans un certain domaine. Il faut reconnaître qu’il y en a souvent un qui paie pour les autres.

Pour quel coureur avez-vous de l’admiration?
Il y en a plusieurs: Bernard Hinault, Eddy Merckx, Laurent Fignon, même Lance Armstrong dans un certain domaine. Il faut reconnaître qu’il y en a souvent un qui paie pour les autres.Il y a aussi des événements qui vous marquent comme la victoire de Bernard Hinault le 24 avril 1980 lors de la 66e édition de Liège-Bastogne-Liège. La course s’est déroulée dans des conditions épouvantables, et seuls 21 coureurs sur les 174 participants ont été classés à l’arrivée. Sinon, chez les jeunes, j’aime beaucoup Christopher Froome même s’il lui manque la rage, le charisme de certains coureurs.

A quoi tient ce fameux charisme?
Pas seulement à la victoire. C’est une manière d’être, accompagnée de beaucoup d’abnégation.

Image: Getty Images, Luc Managot

Certaines courses de mon fils m’ont donné des sueurs froides.

Revenons au côté adrénaline, quelle différence ressentez-vous en tant de pilote et père de pilote?
Voir mon fils dans un baquet de voiture a été extrêmement compliqué pour moi. D’abord, cela ne m’apparaissait pas comme une voie naturelle, parce que Nicolas a fait de brillantes études et qu’il était plus destiné à se réaliser dans le monde du ski ou du golf. La bascule a été un peu violente. Je ne l’ai pas très bien vécu. Certaines courses en F3000 m’ont donné des sueurs froides.

Avez-vous gardé des objets souvenirs de votre période F1?
Chez moi, vous verrez les quatre casques de pilote que j’ai conservés en souvenir de mes titres de champion du monde. Mon fils a aussi tenu à garder les combinaisons de pilote de cette époque. Mais, c’est tout. J’ai toujours séparé ma vie de pilote et ma vie privée.

Vous avez l’air d’être toujours en mouvement...
Mon rêve aurait été d’être professionnel dans toutes les disciplines sportives que j’aime: le ski, le vélo, le golf, le football. J’ai besoin d’être actif tout le temps.

Avez-vous encore d’autres passions que le sport dans votre vie?
La mer, l’art (que je n’arrive pas toujours à assouvir d’ailleurs), la nature.

Vous vivez à la campagne?
Je vis à Genève, mais j’ai une maison de vacances au vert. Je ne suis pas du tout jet set, je n’aime pas sortir. Ma vie est assez saine: marche en montagne, randonnée… Les noctambules vont dire que je suis lisse (rires). Chacun sa vie, je ne porte aucun jugement.

Qu’est-ce que vous pensez du débat actuel sur les limitations de vitesse?
D’un certain côté, ce n’est pas illogique. Il y a des limitations tout à fait raisonnables, comme en ville, sur des portions de routes secondaires dangereuses. Mais c’est aussi une question de comportement, de citoyenneté. La réglementation de la circulation routière en Allemagne est plus libre parce que, là-bas, conduire, c’est presque une éducation.

Pas comme chez nous, donc...
Il y a un truc qui m’énerve. Aujourd’hui, dès qu’il y a un accident on commence par mettre en cause une vitesse excessive. Mais il y a d’autres facteurs qui entrent en ligne de compte: la consommation de substances illicites, l’utilisation du téléphone portable…

Quel conducteur est Alain Prost dans le civil?
Je possède une Renault Espace et une Zoé. Mais, dès qu’il fait beau, je prends mon vélo électrique pour me déplacer dans Genève.

Avez-vous déjà été flashé par un radar?
Récemment, oui, à 51 km/h au lieu de 50. Et là, vous vous dites m...! C’est un peu vexant.

Etes-vous par ailleurs adepte des transports en commun?
Il m’arrive de prendre le bus, mais c’est rare. Je préfère le vélo ou le scooter pour les petites distances. En revanche, je voyage très régulièrement en train.

Vous qui êtes un homme de défi, quel objectif vous êtes-vous fixé pour 2018?
Je fais des courses de vélo amateurs et j’aimerais me remettre en selle pour les Championnats du monde masters en Italie. Ils vont se dérouler à Varèse du 30 août au 2 septembre 2018.

Et en matière de bonne résolution? Mais je ne prends que de bonnes résolutions! Là, c’est régime sec, notamment pour préparer les courses cyclistes. Hou là là, vos lecteurs vont avoir le sentiment que je suis quelqu’un de bien triste en lisant l’interview (rires).

Le prochain numéro de Encore! sortira dans les kiosques le 22 avril 2018. (24 heures)

Créé: 29.03.2018, 09h58

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