«L’arbitre défend le jeu autant que les joueurs»

TémoignagesAprès l’agression, dimanche, d’un de leurs collègues, plusieurs arbitres chevronnés se confient. Ils feront grève ce week-end.

Les arbitres genevois avouent leur passion pour le football, mais ils aimeraient qu’on les respecte davantage.

Les arbitres genevois avouent leur passion pour le football, mais ils aimeraient qu’on les respecte davantage. Image: GETTY IMAGES

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Pour la première fois à Genève, les arbitres de football des ligues amateurs et des juniors ont annoncé qu’ils feront grève ce week-end. Pour protester contre la violence sur les terrains et dénoncer l’agression dont a été victime l’un de leurs collègues, dimanche passé aux Evaux (lire notre édition d’hier). Mais qui sont ces hommes qui, chaque week-end, tiennent le sifflet de Puplinge à Versoix, de Donzelle à Vessy? Qu’est-ce qui les motive? Des arbitres chevronnés ont accepté de témoigner.

Dans leurs propos, un mot revient comme un leitmotiv: la passion. «On ne devient pas arbitre si l’on n’aime pas le football, on ne fait pas ce job pour l’argent, mais par plaisir», disent-ils en chœur.

Plaisir et sacrifices

Kamel Belarbi, 55 ans, fut joueur de haut niveau en Algérie et en France, puis entraîneur de juniors au Servette FC avant de «passer de l’autre côté». Il arbitre depuis vingt et un ans et est aussi inspecteur des arbitres. «Je suis tout le temps au stade. C’est un plaisir, mais également des sacrifices quand on a une famille et qu’on doit aller arbitrer hors de Genève, en Suisse romande. Là, on se lève tôt le dimanche et on revient tard.»

Pour lui, la violence sur les terrains n’a pas évolué. «La situation n’est pas catastrophique, même si ce qui s’est passé dimanche aux Evaux et au mois de juin à Versoix est intolérable. On voit aussi beaucoup d’agressivité en juniors, de la part des parents autour du terrain, mais je pense que l’Association cantonale genevoise de football (ACGF) nous soutient. Organiser des assises sur la violence, comme le souhaite l’Union des arbitres, pourrait faire avancer les choses. Mais il faut surtout redire aux entraîneurs et aux dirigeants de club que l’arbitre fait partie du jeu, même s’il se trompe.»

«L’arbitre a souvent raison»

Christian Chiesa, dix-sept ans d’arbitrage, estime, lui, que la violence a augmenté: «On a l’impression que les gens viennent au stade avec leurs frustrations du travail et de la maison, et se défoulent. Cela dit, beaucoup de matches se déroulent bien. Mais il suffit parfois d’un rien pour que ça tourne. L’arbitre n’est pas parfait, mais il a souvent raison. Il connaît mieux les règles que la plupart des joueurs ou des entraîneurs.»

Pour lui, «le manque de respect est plus général, il ne frappe pas seulement les arbitres. On conteste à tout va, y compris entre les joueurs. À ce titre, la grève de ce week-end peut constituer le début d’une prise de conscience.»

Une passion intacte

Ancien policier, arbitre depuis dix ans, Daniel Frick, 55 ans, admet que «pour certains joueurs, entraîneurs et spectateurs frustrés par une décision ou un résultat défavorable, l’arbitre est un fusible tout trouvé. Mais dans l’ensemble, ça se passe très bien, et ma passion demeure intacte, même si à mon avis il y a davantage d’agressivité que par le passé.»

«J’aime ce sport»

«Pour moi, l’arbitrage a été une seconde respiration.» Connu comme le loup blanc dans le foot genevois, Yves Laplace, 60 ans, dont trente d’arbitrage, parle du plaisir de diriger des matches. «L’arbitre défend le jeu autant que les joueurs. J’aime ce sport, et je crois que la plupart des équipes, entraîneurs et joueurs partagent cette passion.» Il évoque le rôle des réseaux sociaux: «Il ne faut pas minimiser leur impact. Aujourd’hui, à la moindre anicroche, commentaires et photos circulent immédiatement. Avec le risque de s’enflammer plus vite.»

Les critiques se focalisent parfois sur les clubs dits identitaires, «mais c’est un faux procès, estime-t-il. Dans ces clubs, il y a très souvent un mélange de nationalités, et c’est favorable au football.»

Reste que sifflet à la bouche, on est une cible facile, non? «Avec le temps, on entend moins les insultes. Je relève aussi que ce phénomène s’est déplacé. Avant, il y avait beaucoup d’injures chez les seniors. Maintenant, il y a trop de parents de juniors qui invectivent l’arbitre. Mais je ne crois pas qu’il y ait une réelle dégradation. Je ferai pourtant grève par solidarité pour mes collègues, qui souhaitent une réflexion globale et nécessaire sur la violence dans le football.»

«Tirer la leçon»

Quant à l’arbitre agressé dimanche, il se remet de ses blessures. «Une fois que je n’aurai plus de douleurs ni de problème de vue, cela va me donner de la force pour continuer! Je ne vais pas laisser ces gens-là (ndlr: les joueurs qui l’ont frappé) gâcher ma passion. Mais si on ne met pas en place une sécurité digne de ce nom dans les ligues inférieures, un jour il y aura un cadavre sur le terrain. Que ce soit un arbitre, un joueur, un entraîneur, un président ou un parent, on est tous exposés à une telle menace.» En ce sens, la grève du week-end prochain est-elle une bonne chose? «Des présidents de club ou des joueurs vont peut-être enfin tirer la leçon qu’il est temps de respecter l’arbitre.»


Des indemnités plutôt modestes

Arbitrer, une passion lucrative? Entre l’arrivée au stade, le match et l’après-match, notamment la confection du rapport, on peut estimer que l’arbitre doit consacrer environ quatre heures à chaque rencontre, sans compter le déplacement. Les indemnités, elles, varient selon la catégorie de jeu mais demeurent assez modestes. Par exemple, un directeur de jeu reçoit 120 francs pour un match de 3e ligue, 90 francs en 5e ligue. C’est la somme qu’a touchée l’arbitre agressé dimanche passé. En juniors régionaux, les indemnités vont de 90 à 80 francs. Et en seniors et vétérans, de 100 à 80 francs.

Le site de l’Association cantonale genevoise de football dénombre quelque 215 arbitres de ligues inférieures et de juniors. Tout en rappelant que chez les plus jeunes, les clubs qui reçoivent sont chargés de l’arbitrage des matches. (24 heures)

Créé: 12.09.2018, 11h05

Articles en relation

Et pan sur l’arbitre, et pan sur le reporter

Histoire du jour Si le tennisman Denis Shapovalov avait allumé l'arbitre de chaise dimanche, le gardien du Real Madrid, Keylor Navas, s'est lui payé un journaliste. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.