Chine, le foot en tête

ExpansionTransferts de stars, rachats de clubs, les Chinois investissent à tout va. Avec quel agenda?

Droit au butLe président Xi Jinping, ici lors d’une visite à Dublin. On doit en partie à ce grand fan de foot l’élan donné pour développer ce sport en Chine.

Droit au butLe président Xi Jinping, ici lors d’une visite à Dublin. On doit en partie à ce grand fan de foot l’élan donné pour développer ce sport en Chine. Image: AFP

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Les montants donnent le tournis: 50 millions d’euros pour le Brésilien Alex Teixeira, débauché du Shakhtar Donetsk, 42 millions pour le Colombien Jackson Martinez, qui évoluait à l’Atlético Madrid, 28 millions pour enlever le Brésilien Ramires à Chelsea, et on en passe… La Chine a créé la sensation sur le marché des transferts à l’occasion du mercato d’hiver qui se terminera pour elle le 26 février. Des clubs quasi inconnus pour qui ne s’intéresse pas au foot chinois ont dépensé quelque 265 millions d’euros afin d’acquérir des vedettes des championnats européens. Fini le temps où la Chine parvenait à recruter ici et là d’anciennes gloires tout heureuses d’y finir leur carrière avec un bon salaire. Ce sont désormais des joueurs au meilleur de leur forme qui se laissent tenter par les sirènes de l’Empire du Milieu.

Et cette tendance risque bien de se poursuivre. Symbole fort: en janvier, le fonds d’investissement chinois Fosun, de l’homme d’affaires Guo Guangchang, a pris une participation dans Gestifute, la société de l’agent le plus influent de la planète foot, Jorge Mendès. But de l’opération: ouvrir l’accès des clubs chinois aux meilleurs joueurs européens.

Xi Jinping en capitaine

On ne peut pas dire que la Chine, qui pointe au 93e rang du classement FIFA, est une nation du foot, même si elle avait réussi en 2002 – unique fois – à participer à une Coupe du monde. Alors comment expliquer sa frénésie soudaine pour le ballon rond? Selon nombre d’experts, il faut y voir la volonté du président Xi Jinping de placer son pays sur la mappemonde du football, sachant que le ballon rond est bien plus qu’un sport: une carte de visite qui ouvre des portes, drainant au passage – évidemment – des profits intéressants. «La Chine s’est lancée dans un projet d’envergure pour populariser le football, avec une stratégie qui prend en compte tous les paramètres nécessaires: l’acquisition de stars étrangères, mais aussi des sommes importantes investies dans les droits télévisés, commente Raffaele Poli, responsable de l’Observatoire du football au Centre International d’Etude du Sport, à Neuchâtel. La stratégie est basée à la fois sur le développement du marché intérieur, qui repose sur un bon potentiel de fréquentation des stades, et sur les prises de participation dans les clubs européens. C’est un projet national, à la fois politique et économique.»

Grand amateur de foot – on l’a vu visiter Manchester City en octobre dernier avec le premier ministre britannique David Cameron –, Xi Jinping se serait donné pour objectif l’obtention de la Coupe du monde, idéalement en 2026 déjà. Et un but chiffré: le foot devra peser pour 850 millions de dollars dans l’économie chinoise, soit 1% du PIB d’ici à 2025.

Un aperçu de la Chinese Super League

Signal clair aux entreprises

Mais il va y avoir du travail pour parvenir à faire de l’Empire du Milieu une nation du ballon rond. A la manière chinoise, les autorités ont en tout cas donné la ligne directrice. En 2015, une commission du Parti communiste, présidée par Xi Jinping en personne, a établi un programme en cinquante points. Il prévoit l’introduction de la pratique obligatoire du football dans les écoles, la création de 50 000 centres de formation en dix ans et la séparation de l’Association chinoise de football de la bureaucratie, frein avoué de cette stratégie d’expansion.

L’élan politique donné, de grands groupes investissent des sommes colossales sur le marché du football. «En 2014, le géant du commerce Alibaba a acquis 50% des parts du meilleur club du pays, le Guangzhou Evergrande», donne pour exemple Raffaele Poli. Un club comme le Jiangsu Suning, recruteur d’Alex Teixeira qu’il paiera 12,5 millions d’euros par an, porte le nom d’une grande chaîne de magasins d’électronique. Hebei China Fortune, fondé en 2010, appartient à un groupe de Pékin actif dans la gestion de parcs industriels. Ce club, qui n’évoluait qu’en deuxième division chinoise jusqu’à l’an dernier, vient de s’offrir les services de l’Ivoirien Gervinho (AS Roma) et de l’Argentin Ezequiel Lavezzi (Paris Saint-Germain) grâce à des salaires qui rivalisent avec ceux des équipes phares en Europe (15 millions d’euros pour Lavezzi).

«Quand le gouvernement chinois dit qu’il se fixe un objectif, il veut dire: voilà comment vous pouvez gagner notre sympathie»

L’amour soudain du foot des capitaines d’industrie serait surtout dû à l’étroite imbrication, en Chine, entre intérêts politiques et économiques, à en croire David Hornby, directeur sport de Mailman, entreprise de gestion de marques basée à Shanghai, cité par l’Agence France Presse: «Quand le gouvernement chinois dit qu’il se fixe un objectif, il veut dire: voilà comment vous pouvez gagner notre sympathie», explique-t-il. Ces grands groupes seraient donc surtout motivés dans leurs efforts d’investissements par les retours de faveurs du régime.

Un pied en Europe

Selon Raffaele Poli, les intérêts géopolitiques de la Chine mobilisent les acteurs économiques autour du football, mais ce n’est pas le seul facteur. Il faut garder à l’esprit que les entreprises chinoises ont leur propre agenda et savent parfaitement choisir leurs investissements: «Contrairement au Qatar, qui investit dans le foot sans se soucier des retombées économiques, les Chinois visent la rentabilité. Quand le consortium China Media Capital achète 13% des parts de Manchester City en décembre dernier, posant sur la table 375 millions d’euros, il va au plus lucratif. La ligue anglaise, avec sa puissance financière, est le championnat dominant, avec une très grande visibilité.»

A l’image de cette spectaculaire prise de participation dans un club anglais, la stratégie de développement déborde largement le marché intérieur. Il y a la volonté d’apporter des capitaux dans les clubs européens et de se positionner sur le marché des droits TV pour de grandes compétitions. En février 2015, le groupe Dalian Wanda, actif dans l’hôtellerie et le cinéma, mettait ainsi 1,2 milliard de francs sur la table pour racheter Infront Sports & Media, la société suisse de marketing sportif, chargée notamment de commercialiser les droits de retransmission de la Coupe du monde de football.

Il y a aussi des contacts en Chine

Un mois auparavant, ce même groupe déboursait 45 millions d’euros pour acquérir 20% des parts de l’Atlético Madrid. C’était alors une première pour le foot européen. Mais, depuis, d’autres prises de participation chinoises ont suivi. En novembre, le groupe Rastar entreprenait le rachat de l’Espanyol Barcelone, tandis que les rapprochements tous azimuts se multiplient en Espagne. La «Premier League» anglaise, qui brasse des millions, suscite évidemment les convoitises; le terrain de chasse est aussi ouvert en France (Sochaux) et aux Pays-Bas.

Au Portugal, c’est la deuxième division qui est désormais sponsorisée par la multinationale Ledman, un fabricant de systèmes lumineux LED. L’accord, tout récent, fait grincer des dents. Il prévoit que dix joueurs et trois assistants chinois seront intégrés dans les clubs portugais à des fins de formation. Or, il n’y a guère de doute que ce type d’exigences, à partir d’un contrat de sponsoring d’une compétition, ne peut être imposé aux clubs et résister aux règles de la FIFA. Mais ces maladresses en disent long sur les objectifs: les Chinois sont soucieux de former leur génération de footballeurs pour qu’elle fasse briller la nation à un horizon de dix ans. L’intégration de joueurs et d’entraîneurs chinois dans les filières européennes fait ainsi systématiquement partie des accords. De nombreux enfants chinois sont d’ailleurs en train de faire leurs classes dans des clubs espagnols, à l’Atlético Madrid, à Valence, à Villarreal.

Une terre à conquérir

Pour les clubs européens, l’arrivée des Chinois vient non seulement soulager leurs finances parfois chancelantes (Rastar n’a pas seulement pris 56% des participations de l’Espanyol Barcelone, il a aussi investi 35 millions d’euros pour éponger ses dettes), mais leur ouvrir aussi les portes d’un marché de 1,3 milliard d’habitants. Chelsea, Barcelone, Real Madrid, Juventus, Sporting Lisbonne… il n’y a pas un grand club européen qui n’ait son académie de foot implantée dans le Céleste Empire. «Un marché particulièrement attractif pour faire briller la marque d’un club et son lot de produits dérivés», note Raffaele Poli.

L’expansion de ces écoles de formation est ainsi fulgurante. Derrière elles, on y trouve parfois des ex-stars en quête de nouvelles aventures. Comme Luis Figo. Si le Portugais ne deviendra probablement jamais le président de la FIFA, comme il en avait rêvé au début de l’année 2015 avant de jeter l’éponge, il a de quoi s’occuper en Chine. Son académie avait été inaugurée à Pékin au printemps 2014; elle est aujourd’hui implantée dans une quinzaine de villes du pays.

Créé: 23.02.2016, 11h16

Alex Teixeira 55 millions

De loin pas le footballeur le plus connu du globe malgré ses cinq titres de champion d’Ukraine décrochés avec le Shakthar, le Brésilien a vu Jiangsu Suning casser sa tirelire pour s’offrir ses services. Avec 55 millions sur la table et un salaire de plus de 10 millions, l’attaquant de poche est allé jusqu’à refuser les offres de Chelsea et de Liverpool. (Image: AP)

Jackson Martinez 46 millions

Impressionnant trois ans durant avec Porto, Jackson Martinez devait illuminer la Liga de son talent en signant à l’Atlético Madrid. Quinze matches guère convaincants ont suffi à le pousser vers la Chine. Le Colombien (30 ans en octobre) fera désormais valoir son flair de buteur avec Guangzhou Evergrande, l’un des meilleurs clubs d’Asie. (Image: Corbis)

Ramires 31 millions

Milieu de terrain aux trois poumons et au palmarès long comme le bras, Ramires Santos do Nascimento, dit Ramires, était devenu indésirable à Chelsea. Plutôt que de faire banquette à Londres, l’international brésilien de 29 ans a choisi de parapher un contrat hallucinant avec l’ambitieux Jiangsu Suning, coaché par le Roumain Dan Petrescu. (Image: Reuters )

Gervinho 19 millions

Révélé au Mans en 2008, l’Ivoirien Gervinho (29 ans) a ensuite pris une dimension folle avec Lille, remportant notamment le championnat de France. Passé sans succès par Arsenal, il semblait s’être relancé l’an dernier sous les couleurs de l’AS Roma. Mais il a voulu voir autre chose que l’Europe. Le voici au bien nommé Hebei China Fortune. (Image: AFP )

Fredy Guarin 14 millions

Pas convaincant à Saint-Etienne, moyen avec Porto, inconstant à l’Inter Milan, Fredy Guarin, qui n’a rien d’une vedette, a pourtant rejoint Shanghai pour une somme astronomique. A bientôt 30 ans, le Colombien a trouvé le meilleur moyen pour arrondir ses fins de mois. En espérant que ce ne soit pas un enterrement de carrière de première?classe. (Image: Keystone )

Didier Drogba 13 millions

L’Ivoirien n’évolue plus en Chine, mais il a été l’une des premières stars à y jouer. A l’été 2012, après avoir remporté la Ligue des champions avec Chelsea, Drogba signa pour deux ans au Shanghai Shenhua, où il avait rejoint Nicolas Anelka, arrivé peu avant lui. Transféré gratuitement, il toucha un salaire de 13 millions de francs par an. (Image: AFP )

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