Le choix du Qatar, en 2010, continue de faire des dégâts

Scandale de la FIFAGarde à vue de Michel Platini à Paris, Michael Lauber récusé à Berne: les démons de la FIFA ont resurgi de plus belle.

Michel Platini a été placé en garde à vue à Paris par le Parquet national financier dans le cadre d’une enquête lancée en 2016 sur les conditions d’attribution du Mondial 2022 au Qatar.

Michel Platini a été placé en garde à vue à Paris par le Parquet national financier dans le cadre d’une enquête lancée en 2016 sur les conditions d’attribution du Mondial 2022 au Qatar. Image: KEYSTONE

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Si tout avait été normal, mardi à 14 heures, Michel Platini aurait jubilé. Comme après un coup franc dont il avait le secret. Car ce que l’ancien patron dénonçait dans nos colonnes le 4 juin, à savoir une proximité entre Michael Lauber, patron du Ministère public de la Confédération (MPC), et Gianni Infantino, président de la FIFA, était indirectement confirmé par le Tribunal pénal fédéral (TPF). Dans un communiqué, l’instance de recours critiquait sévèrement les méthodes du procureur général, fustigeant une proximité qui jette le doute sur son impartialité dans les enquêtes portant sur la Fédération internationale, avec pour conséquence sa récusation dans les affaires liées à la FIFA.


Edito: Affaire FIFA: la justice en faillite


Sauf que mardi n’a pas été un jour comme les autres pour l’ancien patron de l’UEFA, dont la suspension de quatre ans de toute activité dans le football pour un paiement de 2 millions de francs reçu de la FIFA en 2011 se termine début octobre. À 9 h 30 en effet, Michel Platini a été placé en garde à vue à Nanterre par le Parquet national financier dans le cadre d’une enquête pour «corruption privée», «association de malfaiteurs», «trafic d’influence et recel de trafic d’influence» lancée en 2016 sur les conditions d’attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar.

La question qui taraude

Une bombe médiatique et politique, sachant que c’est un dîner à l’Élysée le 23 novembre 2010, à l’invitation du président français de l’époque, Nicolas Sarkozy, qui est dans le collimateur des policiers. Un repas où le chef d’État avait aussi, notamment, convié l’actuel émir du Qatar, Tamim Al Thani. Cette réunion, révélée par «France Football» en 2013 déjà, aurait selon plusieurs personnes, dont l’ancien président de la FIFA Sepp Blatter, changé l’issue du vote du 2 décembre 2010. Plutôt qu’un ticket «Russie pour 2018 et États-Unis pour 2022», les 24 membres du Conseil exécutif avaient validé le duo «Russie 2018 et Qatar 2022». La «faute» à Platini et trois autres membres qui se seraient écartés de ce que le président valaisan avait «mitonné» en coulisses.

La question qui taraude aujour­d’hui les enquêteurs est de savoir s’il y a eu pression politique, sachant que quelques mois après le Qatar rachetait le Paris Saint-Germain pour 76 millions d’euros, la chaîne de télévision beIN débarquait dans le paysage audiovisuel français pour concurrencer Canal+ à coups de surenchères de droits télévisés et Nicolas Sarkozy s’assurait une proximité politique et financière avec l’état gazier, qui n’a cessé de grandir après la fin de sa présidence.

Ce scénario de «pression», Michel Platini l’a toujours réfuté – «Sarkozy ne m’a jamais rien demandé» –, tout en n’ayant jamais caché avoir voté pour le Qatar. Interrogé il y a deux semaines à Paris, le Français avait expliqué, serein, qu’il n’était alors «même pas au courant de la présence qatarie en se rendant à l’Élysée». Une «sérénité» que son avocat a de nouveau relayée mardi. Dans un communiqué, il affirmait que Michel Platini «n’avait strictement rien à se reprocher» et qu’il était en garde à vue pour des «raisons techniques».

Le vote pour le Qatar, c’était il y a plus de huit ans. Depuis, les destins de la FIFA et de beaucoup de ses membres ont basculé. La preuve par les chiffres d’abord, puisque seize des 24 «électeurs» sont tombés, notamment pour corruption. Par les scandales et les opérations judiciaires en cascade ensuite, dont la plus spectaculaire reste les arrestations opérées à l’hôtel Baur au Lac, fin mai 2015, par des policiers suisses épaulés par des agents du FBI. Une descente à l’aube, qui sera suivie, le 14 septembre toujours à Zurich, par une entrée dans la lumière du patron du MPC, Michael Lauber. Ce jour-là, le magistrat était apparu aux côtés de Loretta Lynch, ministre de la Justice américaine, pour dénoncer au monde une «organisation mafieuse».

Ce jour de gloire, mardi, semblait bien lointain quand la décision du TPF est tombée. Après quatre ans de fouilles, l’ouverture de 25 enquêtes et l’analyse de 19 térabits de documents, Michael Lauber a été contraint de se récuser dans le dossier FIFA. En cause ses méthodes hors des clous, dont trois rencontres informelles, non protocolées, à Berne et à Zurich, entre 2016 et 2017, avec Gianni Infantino, donnaient une apparence de partialité en faveur d’une partie à la procédure, la FIFA étant parmi les plaignants. Selon le TPF, Michael Lauber a fait preuve d’un «manque de transparence évident» en donnant des explications vagues. D’autant plus que ces entrevues n’auraient jamais été connues sans les révélations de la cellule enquête de Tamedia dans le cadre des «Football Leaks». Et le TPF d’ajouter que Michael Lauber n’avait aucune raison valable de rencontrer discrètement Gianni Infantino. «Les explications du principal intéressé ne permettent pas de comprendre pourquoi sa présence auxdites rencontres aurait été indispensable au bon déroulement des enquêtes», suggérant ainsi qu’il a outrepassé sa position de procureur général. Une vraie claque pour celui dont l’élection par le Parlement vient d’être reportée en raison, notamment, des affaires liées à la FIFA.

Deux autres procureurs ont également été épinglés par le TPF, dont Olivier Thormann, ancien procureur fédéral en chef. Ce dernier est récusé pour avoir participé aux rencontres avec son patron. Mais aussi pour avoir échangé de nombreux SMS mélangeant aspects privés et professionnels avec Marco Villiger, ancien chef du service juridique de la FIFA, l’homme par qui, selon plusieurs observateurs, le scandale Blatter-Platini est arrivé. Dans le monde des puissants du football, on ne se quitte jamais vraiment… Et ce n’est pas Jérôme Valcke, ancien secrétaire général de la FIFA, qui dira le contraire.

Avocats genevois

Ce sont en effet ses avocats genevois, Patrick Hunziker et Elisa Bianchetti, ainsi que le défenseur zurichois d’un autre prévenu, qui ont demandé et obtenu la récusation de Michael Lauber et des principaux enquêteurs. En 2017, la FIFA avait déposé une plainte contre leur client, accusé d’avoir reçu de l’argent et une villa à 5 millions d’euros en Sardaigne en échange de droits télévisés octroyés à la chaîne qatarie beIN Sports. Pour la petite histoire, Jérôme Valcke avait, un temps, comme Michel Platini, rêvé de prendre la succession de Sepp Blatter. C’est lui aussi qui, dans un courriel révélé trois jours après les arrestations de Zurich, écrivait que le Qatar «avait acheté la Coupe du monde». De Paris à Berne, le vote du 2 décembre 2010 n’a pas fini de faire tomber des têtes.

Créé: 18.06.2019, 22h31

Le procureur Lauber risque encore plus sa tête



La grosse fessée administrée par le Tribunal pénal fédéral au procureur général de la Confédération, Michaël Lauber, est accueillie avec un agacement certain par les élus à Berne. «C’est gênant», lâche à chaud le conseiller national Jean-Paul Gschwind (PDC/JU), président de la Commission judiciaire qui sera chargée de donner un préavis sur la réélection ou non de Lauber d’ici au 28 août. Est-ce que la récusation de procureur général lui enlève toute chance d’être réélu en septembre par l’Assemblée fédérale? «Il est trop tôt pour le dire, commente Gschwind. Ce qui est sûr, c’est que cela ne plaide pas en sa faveur.»

Les élus sont plutôt sévères avec Lauber. «Il est parfaitement honnête et honorable, démarre l’avocat et conseiller national Philippe Bauer (PLR/NE). Mais il est tout à fait normal et logique qu’il soit récusé. Les rencontres informelles et non protocolées dans un restaurant violent l’image d’impartialité que doit avoir la justice. Je ne me prononce pas sur sa réélection. Tout le monde peut faire une boulette. Encore faut-il la reconnaître.»

Le conseiller national Roland Büchel (UDC/SG) n’est pas content. «Avec cette récusation, on court le risque de foutre en l’air trois à quatre ans de travail. Dans ce cas, on aurait jeté de l’argent par les fenêtres. Cette affaire FIFA est paradoxale. Ce n’est pas la plus importante du Ministère public, mais Lauber l’a mise en vitrine. Et maintenant sa réputation est en jeu.» Büchel ne veut pas se prononcer sur la réélection de Lauber tant que tous les éléments ne sont pas sur la table. «S’il persiste à dire qu’il a oublié ses réunions avec Infantino, alors je ne souhaite pas qu’il se représente. Je ne veux pas avoir quelqu’un de malade à la tête du Ministère public.»

Arthur Grosjean

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