Le coronavirus rendra les transferts moins spectaculaires

FootballAprès des années de surchauffe, le monde du ballon rond va entrer en récession, avec une baisse des budgets et de la valeur des joueurs.

Transfert record: Neymar – ici lors de sa présentation au public du Parc des Princes – a été acheté 222 millions d’euros par le PSG en 2017.

Transfert record: Neymar – ici lors de sa présentation au public du Parc des Princes – a été acheté 222 millions d’euros par le PSG en 2017. Image: EPA

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Alors que le coronavirus a mis le monde à l’arrêt et l’économie à genoux, la pandémie de Covid-19 menaçant les hommes va aussi provoquer des conséquences économiques qu’on peine à imaginer sur la vie du sport. Le football lui-même devra se réinventer tant ce virus s’en vient bouleverser des équilibres déjà fragiles, entraînant des risques de faillites. Selon le cabinet KPMG, l’arrêt définitif des cinq grands championnats européens cette saison engendrerait à lui seul une perte estimée à 4,5 milliards de francs – en Suisse, le manque à gagner dépasserait les 100 millions.

Après des années de surchauffe, le mercato, qui avait généré 7,5 milliards de francs de dépenses l’an dernier à travers la planète (+5,8% par rapport à 2018), s’en trouvera lui aussi bouleversé. Avec des prix – et des salaires – qui vont s’effondrer, selon les experts. Et un marché qui va automatiquement se réguler, avec des répercussions sur les transferts.

Les premiers perdants risquent d’être les éléments en fin de contrat. Peu de chances qu’ils retrouvent de l’embauche aux mêmes conditions. «Les joueurs ne vont plus tenir le couteau par le manche, estime ainsi un acteur du milieu. Quand vous aurez besoin d’un No10, vous aurez cinq ou six candidats qui attendent devant la porte…»

La Suisse aussi touchée

Avec des clubs condamnés à revoir considérablement leur budget à la baisse faute de disposer de ressources suffisantes (recul des sponsors), le temps de la démesure semble bien révolu. Le premier effet de ce coup de frein généralisé concerne les joueurs eux-mêmes. Alors que les dirigeants de Dortmund avaient récemment fixé le prix de départ de Jadon Sancho (19 ans) à quelque 150 millions de francs, aucun des clubs courtisant la pépite anglaise – Liverpool, Manchester City, Chelsea et le PSG, pour citer les principaux – ne semble en mesure de s’aligner, voire, le cas échéant, de faire monter les enchères. Face à un football entré en récession, l’UEFA envisagerait la suspension du fair-play financier, introduit en 2010 pour réguler l’appétit consumériste des plus voraces, dépensant souvent plus d’argent qu’ils n’en gagnent.

À un degré moindre au niveau des sommes en jeu, le football helvétique sera tout aussi touché, sinon davantage. La valeur marchande de ses acteurs est déjà en train de chuter. «Le marché va être freiné et moins intéressant économiquement», pronostique ainsi l’agent Michel Urscheler. Au sein de sa société, Gold Kick, le Valaisan compte plusieurs joyaux du championnat, à l’instar de Bastien Toma (FC Sion) et Andi Zeqiri (Lausanne). «Comment imaginer aujourd’hui un transfert alors qu’ils n’auront peut-être plus joué depuis quatre mois? (s’)interroge-t-il. Quand je vois l’empressement de certains clubs à actionner le recours au chômage technique, je me dis que notre football ne tient qu’à un fil.» Son métier lui-même doit s’adapter. «Habituellement, reprend notre interlocuteur, c’est maintenant qu’on se déplace à l’étranger, qu’on rencontre des joueurs potentiellement intéressants. Tandis que là…»

«Offrir des salaires indécents a-t-il un sens?»

Plongés dans la tourmente, les clubs de Super League peinent à se projeter. «Personne ne peut connaître les conséquences financières de cet arrêt prolongé, estime Jean-François Collet, propriétaire de Xamax. Mais s’il y a moins d’argent, comme on l’imagine, les choses fonctionneront autrement.» L’inquiétude naît aussi du tissu économique local, fortement touché. C’est ce que redoute en priorité Christian Binggeli. «Le petit patron qui nous aidait financièrement depuis des années aura sans doute d’autres priorités que de soutenir Xamax, concède le président neuchâtelois. Le moment venu et plus globalement, il serait bon de tirer les leçons de cette crise sans précédent et de revenir à une politique salariale plus saine. Offrir des salaires indécents à des joueurs a-t-il un sens?»

À Lausanne aussi, Pablo Iglesias redoute les conséquences d’un marché chamboulé. «On navigue dans l’inconnu, reconnaît-il. Personne ne sait où l’on va. Jusqu’à présent, notre vie était conditionnée par des échéanciers, des dates, des résultats… Désormais on ne maîtrise plus rien, tout nous échappe. Ce qu’on essaie de prévoir un jour n’est déjà plus valable le lendemain. Au niveau des transferts à venir, on garde le contact, mais tout est suspendu.»

La bulle va exploser

Si tout le monde s’accorde à dire que la bulle spéculative du football va exploser, difficile d’en mesurer l’impact réel. «On ne sortira pas indemne de cette crise, reprend le directeur sportif du LS. À mes yeux, il est impensable d’imaginer redémarrer de la même manière. Il serait primordial de revenir à des valeurs plus simples. Mais le choc touchera davantage les pays déjà frappés par la démesure et une fuite avant. Aucun être humain ne peut valoir 200 ou 300 millions de francs. Avec un pouvoir économique moindre, les fans vont aussi souffrir, leur vie pourrait ne plus être la même.»

En Valais également, Christian Constantin prédit un repositionnement radical. «Tout le monde devra réduire la voilure, estime-t-il. Si les PME périclitent, le football en paiera le prix. Quand il y a moins d’argent, les acteurs valent moins cher. Ces dernières années, on a complètement perdu la boule. Le pognon a pris le dessus sur le jeu lui-même.» Pour le président du FC Sion, la priorité du moment se situe ailleurs. «Aujourd’hui, les gens achètent des provisions, pas des footballeurs, ce qui accentue la futilité du sport. La vraie richesse, c’est d’avoir son frigo rempli.»

Créé: 23.03.2020, 19h06

Vers un plafond salarial

Mieux réguler l’économie du football à travers la redistribution de la manne des droits télévisés, contraindre les clubs à créer des réserves, instaurer un salary cap (plafond salarial) à l’instar de ce qui existe dans les franchises américaines, contrôler la jungle des calendriers, etc.: récurrents, ces thèmes resurgissent avec acuité en pleine pandémie mondiale.

À elle seule, l’expansion déraisonnable du format de la Ligue des champions illustre cette dérive tentaculaire. Alors qu’en 1991 la compétition la plus prisée du continent, répartie sur neuf dates, regroupait 31clubs, l’édition 2019-2020 (aujourd’hui suspendue) a réuni 79participants sur la ligne de départ pour un total de 23dates. Les rendez-vous réservés aux équipes nationales ont plus que doublé, passant de sept à quinze par saison. Dans le même temps, les championnats nationaux n’ont que peu évolué.

«L’équilibre financier est complètement faussé, déplore Edmond Isoz. Dans certains clubs anglais, l’argent de la TV représente 85% des budgets.» Pour l’ancien directeur de la Swiss Football League, une piste consisterait à réguler l’économie du football, afin, dit-il «d’obliger les Ligues et les clubs à créer des réserves. Aujourd’hui, trop de fédérations vivent au-dessus de leurs moyens.»

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