Entre démesure et tradition, la folie s’est emparée de Zoug pour la Fête fédérale

Lutte suissePlus de 150'000 personnes se sont pressées dimanche pour assister au couronnement de Christian Stucki.

Battu en finale en 2013, troisième en 2004 et 2010, Christian Stucki est, à 34 ans, le plus vieux roi de l’histoire.

Battu en finale en 2013, troisième en 2004 et 2010, Christian Stucki est, à 34 ans, le plus vieux roi de l’histoire. Image: Keystone

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La journée ne fait que commencer, mais la majorité des passagers du wagon alignent déjà les cafés fertig. Il est 7 heures du matin et le train quitte Lucerne pour rejoindre Zoug, hôte de la Fête fédérale de lutte. Ce dimanche sera celui du couronnement pour le nouveau roi. «Moitié-moitié, précise mon voisin de banquette en voyant ma mine déconfite. C’est le café des lutteurs (ndlr: «Schwinger­kafi» en dialecte dans le texte).» La première gorgée pique. Les suivantes aussi.

Tous les voyageurs portent fièrement autour du cou leur billet d’entrée. Le train est gratuit pour les détenteurs du précieux sésame. La sélection s’est faite par tirage au sort, fin mai, tant la demande dépassait l’offre. Ils seront 56'500 à prendre place dans les tribunes de la Zug Arena.

«C’est le train des retardataires», précise en se marrant Hans-Ruedi, cinquantenaire à la moustache vaillante qui a visiblement eu un problème de réveil. Le convoi n’arrive à Zoug qu’à 7 h 30, soit un quart d’heure seulement avant les premières passes dominicales.

À la sortie de la gare, un flot ininterrompu de personnes se dirige vers l’arène. Les chemises folkloriques (tissu bleu ciel et edelweiss) dominent l’assemblée. On devine, à la démarche hésitante de certains, qu’ils n’ont pas chômé dans le train.

Plus grand stade éphémère du monde

Soudain, une grande clameur brise le calme matinal. Hans-Ruedi avait raison. Au loin, les spectateurs saluent déjà les premiers vainqueurs du matin. On presse le pas. La Zug Arena surgit au coin de la rue. Mirage au milieu de la foule, l’enceinte est le plus grand stade éphémère du monde.

Les passes s’enchaînent sur les sept ronds de sciure au centre de l’arène. Pour un novice, il est difficile de savoir où donner de la tête. Les plus avertis ont apporté leurs jumelles. Le vainqueur est désigné lorsqu’il parvient à appuyer les épaules de son adversaire sur le sol. Les supporters – répartis par associations régionales – fêtent les succès de leurs lutteurs locaux par de bruyantes olas.

À 9 h 30 tapantes, place à la Festakt (traduite par «cérémonie officielle» dans le programme). Cet impressionnant spectacle réunit près de 600 intervenants: joueurs de cor des Alpes, lanceurs de drapeau, chœurs traditionnels, danseurs. Le spectacle aurait de quoi faire pâlir la Fête des Vignerons. Ueli Maurer, président de la Confédération, se joint aux différents discours officiels. Le conseiller fédéral UDC est ovationné par le public.

Présents depuis 1972

La pause de midi marque la fin de la sixième passe (la deuxième du dimanche). L’occasion d’aller faire un tour à l’immense camping qui jouxte l’arène. Les tentes et les caravanes défilent à perte de vue, sur près de 1 km2. De quoi faire passer Paléo pour une fête de village. Tout y est aligné au cordeau. En plus de nombreux restaurants, on y trouve un hôpital de campagne de l’armée, des campements collectifs et même quelques constructions en dur, comme cette maison en bois sur deux étages (avec terrasse panoramique), bâtie par un couple de Bernois.

Les Romands se font rares au cœur de cette douce folie. Au bord de la rivière Lorze (les spectateurs s’y baignent pour se rafraîchir, parfois nus), un groupe valdo-fribourgeois attire notre attention. Trois sexagénaires sont attablées sous une tente qui relie deux camping-cars. «On est arrivées mercredi, explique Viviane. On était les premiers ici.» Nadine précise: «Il faut dire qu’on avait déjà réservé le terrain l’année dernière en venant sur place pour parler avec le paysan. Notre première fête remonte à 1972, à La Chaux-de-Fonds. Mais on en a quand même raté entre-temps. Par contre, nos maris, qui sont des anciens lutteurs, les ont toutes faites.»

Les trois femmes n’ont pas pris de billets cette année. «Il faut bien que quelqu’un fasse la cuisine», plaisante Viviane. À cette Fédérale, elles aiment surtout la vie au camping, le folklore, la «bonne ambiance» qui efface le Röstigraben.

Niederreiter dans le public

Cette convivialité est omniprésente. Tout le monde se tutoie. Le VIP y côtoie le quidam. On tombe sur Nino Niederreiter, star de l’équipe de Suisse et attaquant de Carolina en NHL, autour de la Zug Arena. «Je suis venu soutenir les frères Orlik, qui sont Grisons», explique le hockeyeur de Coire.

Malgré la chaleur écrasante, le public se déchaîne toute la journée. Les prix vivants (Lebendpreise) sont présentés dans l’arène. Chevaux, vaches et l’imposant taureau Kolin seront attribués aux meilleurs lutteurs fédéraux. La finale du lancer de la pierre d’Unspunnen (83,5 kg) fait encore monter l’ambiance. Les dernières passes se terminent. La tension monte alors d’un dernier cran et atteint son paroxysme lorsque Joel Wicki et Christian Stucki entrent pour le Schlussgang. Des 276 prétendants au titre de roi, il n’en reste alors plus que deux.


Christian Stucki, ce gentil géant devenu roi

Soudain, les 56'500 spectateurs de la Zug Arena se sont tus comme un seul homme. La bruyante fourmilière s’est transformée en temple silencieux; le rond central de sciure faisant office d’autel. L’heure de la finale a sonné: Christian Stucki face à Joel Wicki. Deux lutteurs que tout oppose. D’un côté, le vieil ours bernois, au physique imposant (1,98 m pour 150 kilos), joue sa dernière carte. De l’autre, le jeune loup lucernois de 22 ans a fait voler en éclats tous ses adversaires grâce à son explosivité. Tous, sauf Christian Stucki qui lui avait tenu tête plus tôt dans la journée. Dès l’entame de ce Schlussgang final, «Chrigu» empoigne Wicki avec ses grosses pattes. La différence de taille entre les deux hommes (17 cm) paraît soudain abyssale. La première attaque fait mouche et libère la tribune bernoise après 42 secondes de combat seulement.

Dans l’arène, le nouveau roi a manié l’humour au moment de recevoir l’imposant taureau Kolin comme récompense. «Malheureusement, je ne suis pas paysan et il va ruiner mon gazon si je le ramène à la maison, a-t-il lâché au micro, devant une foule hilare. Il va donc rester à Zoug.»

À 34 ans, Christian Stucki touche enfin au titre suprême. Il s’offre même au passage le «Grand Chelem» de la lutte suisse, après ses victoires à Unspunnen et Kilchberger. Le Bernois est reconnu en Suisse alémanique pour sa gentillesse et sa bonhomie. Le garde forestier du Seeland est une véritable star outre-Sarine. Un statut qui ne prendra que plus d’ampleur encore après ce week-end.

Le Schwingerkönig l’a annoncé en conférence de presse: il veut continuer à lutter encore trois ans pour défendre son titre à Pratteln (Bâle) en 2022. Dimanche, il a succédé à un autre Bernois: Matthias Glarner. Sacré en 2016 à Estavayer-le-Lac, ce dernier n’avait pas les armes pour réussir le doublé. Sa présence à Zoug était déjà une victoire en Suisse. Il était tombé d’une télécabine lors d’un shooting photo. Une chute de 12 mètres qui n’a pas été sans conséquences.

Créé: 25.08.2019, 22h56

Historique

Exploit du Vaudois Steve Duplan

La lutte vaudoise attendait pareil honneur depuis plus de cinquante ans. Steve Duplan (8e rang final) a décroché une couronne historique pour le canton. Invaincu sur les deux jours de compétition (5 victoires et 3 nuls), le membre du club d’Aigle a réussi le meilleur score romand (75,5 points).

Duplan a devancé d’un quart de point deux Fribourgeois (9e). Lario Kramer (Chiètres) et Benjamin Gapany (La Gruyère) se sont aussi imposés à cinq reprises. La lutte romande était sevrée de récompense depuis 2010. Hans-Peter Pellet s’était alors agenouillé à Frauenfeld pour être couronné. Cette année, les lutteurs francophones ont ainsi décroché trois désignations fédérales.

Enfin, il n’aura manqué qu’un quart de point à Mickaël Matthey (12e), du Mont-sur-Rolle. Quatre succès ne lui ont pas suffi. Au total, 44 lutteurs ont hérité d’une couronne fédérale à Zoug.

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