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En finir avec les prêts de footballeurs, pour quoi faire?

La FIFA réfléchirait sérieusement à interdire les prêts de joueurs entre clubs. Une mesure qui pourrait bouleverser le football moderne. Décryptage.

Le défenseur central sénégalais Papy Djilobodji semble avoir été recruté par Chelsea uniquement pour réaliser une plus-value de six millions d’euros.
Le défenseur central sénégalais Papy Djilobodji semble avoir été recruté par Chelsea uniquement pour réaliser une plus-value de six millions d’euros.

C’est une curiosité propre au football. Prêter un joueur en manque de temps de jeu à un autre club pour permettre à l'athlète de relancer sa carrière. Pourquoi pas? Le club prêteur a un salaire en moins à payer, le club emprunteur obtient un joueur sans débourser de somme de transfert. Tout le monde y gagne! L’idée s’est pourtant vite vue détournée: les chemins de l’enfer sont pavés de bonnes intentions.

Les clubs qui en ont les moyens se sont dotés d’effectifs pléthoriques - jusqu’à quatre fois la taille normale pour atteindre la centaine de joueurs sous contrats - dans l’unique perspective d’un retour sur investissement. En ratissant large, le risque de passer à côté de la perle rare est réduit, alors que les possibilités de plus-value se multiplient. Ainsi, de nombreux jeunes joueurs se retrouvent baladés, parfois tous les six mois, d’un club à l’autre sans jamais avoir l’opportunité de s’y installer, mais uniquement pour offrir à leur propriétaire la possibilité de réaliser des bénéfices.

Prenons un exemple concret pour illustrer le propos. Le défenseur central sénégalais Papy Djilobodji évoluait à Nantes lorsque Chelsea s’est intéressé à lui. Quand Chelsea pose 3,5 millions d’euros sur la table pour recruter le joueur, les observateurs sont surpris. A raison, puisque Djilobodji n’apparaîtra que deux fois dans l’effectif des Blues pour trois minutes de jeu en tout et pour tout. Chelsea le prête au bout de six mois au Werder Brême, avant de le vendre pour 9,5 millions d’euros à Southhampton. Chelsea a donc acheté un joueur, visiblement sans aucune intention de l’intégrer à son effectif, mais uniquement pour réaliser une plus-value de six millions d’euros. C’est du football? Non, on appelle ça du business. Et c’est exactement contre ça que la FIFA serait visiblement prête à lutter. «C’est de la spéculation pure, tranche Raffaelle Poli, responsable de l’Observatoire du football (CIES). C’est dommage, car l’objectif initial du prêt était de donner du temps de jeu à des joueurs qui en manquaient.»

En quoi consisterait la réforme?

L’idée est dans l’air depuis plusieurs mois: la FIFA réfléchirait à interdire les prêts pour mieux réguler les mouvements de joueurs – et donc d’argent. Selon France Football, l’association faitière du ballon rond pourrait entériner la mesure lors de son congrès en octobre prochain. L’intention première est de limiter la taille des effectifs et, corolaire immédiat, d’interdire les prêts. L’objectif est de couper l’herbe sous les pieds à un milieu qui marchandise à outrance l’individu. Ainsi, la Juventus de Turin a prêté cette saison 41 joueurs aux quatre coins de la planète football, l’Udinese 27, Chelsea 22 et Manchester City 18. «Pour les grands clubs le système des prêts est devenu un moyen de contrôler le marché et en même temps de juguler la concurrence, explique Raffaelle Poli. Cette réforme permettrait d’éviter cette surconcentration du pouvoir décisionnel. Mais encore faut-il qu’elle soit bien née, c’est-à-dire qu’on ne puisse pas la contourner par de simples truchements juridiques. A mon avis, pour qu’elle soit viable, il ne faudrait pas totalement interdire les prêts mais les limiter autant dans le nombre que dans la durée, et peut-être les bannir pour les joueurs ayant dépassé un certain âge.»

Pourquoi le business des prêts a-t-il autant de succès?

Parce qu’il rapporte! Quelle question… Lorsqu’un joueur est prêté, c’est le club qui l’accueille qui se charge de son salaire. Le club propriétaire n’a donc que très peu de frais et peut multiplier les filons. La technique est simple comme bonjour: débourser une somme modique pour mettre sous contrat un talent émergeant, le prêter pendant plusieurs mois en espérant qu’il se mette en valeur tout en l’estampillant du nom du grand club auquel il appartient, le revendre à la hausse dès qu’il se fait remarquer. Le système est si pervers qu’il se mord régulièrement la queue. Ainsi, l’international suisse Gaetano Berardi avait été acheté par la Juventus à Sassuolo, qui l’avait immédiatement prêté à son club d’origine, avant d’être revendu à ce même club. Vous suivez? Dans les faits, Berardi n’a jamais quitté Sassuolo puisqu’il n’a disputé aucune rencontre avec la Juve, mais le club turinois a tout de même réalisé une plus-value de 5,5 millions d’euros dans l’affaire. «Personnellement, tant que les joueurs sont majeurs et que les transactions sont effectuées dans les règles de l’art, ça ne me choque pas, relève Christophe Payot, agent émérite. Ou en tout cas moins que le business réalisé sur le dos des joueurs mineurs: quand vous allez voir un match de M16 et qu’il y a trente agents autour du terrain, je me dis que la FIFA a d’autres chats à fouetter.»

Quel impact sur le marché des transferts?

L’objectif avoué est de rééquilibrer les forces en présence. Un club au contingent limité - disons 25 éléments au maximum - serait contraint d’y réfléchir à deux fois avant d’acheter un joueur. «La zone d’influence des grands clubs serait de fait étrécie, reprend Raffaelle Poli. Un club aurait beau jouir une surface financière plus grande, il n’aurait pas plus le droit de se tromper dans ses choix sportifs que ses concurrents.» Autre aspect, et pas des moindres: préserver la jeunesse des dérives du football business. «Beaucoup de jeunes joueurs sont aujourd’hui pris au piège de ce système, estime l’expert. En interdisant les prêts et en limitant les contingents, les talents pourraient s’épanouir dans un environnement sain et connu, sans le risque de se voir déracinés du jour au lendemain du fait d’une décision qui ne serait pas dans leur intérêt sportif.» Les prix, eux, pour les «top guns» tout du moins, ne seraient pas forcément revus à la baisse, la loi de l’offre et de la demande restant inchangée en ce qui concerne les meilleurs éléments.

Qui seraient les grands perdants?

Les clubs qui se sont engouffrés tête baissée dans cette spéculation, forcément. Des contingents pléthoriques qui seraient obligés de dégraisser, et d’offrir quelques bonnes affaires au passage, en tirant un trait sur un éventuel retour sur investissement. Les agents aussi, évidemment, ne se retrouveraient pas dans l’affaire. Car qui dit moins de transferts, dit moins de transactions et donc moins de commissions.

«Un certain nombre de scout, ou d’intermédiaires qui se sont spécialisés dans ce business des prêts s’en trouveraient naturellement écartés, estime Raffaele Poli. Et ce ne serait pas une mauvaise nouvelle pour le football.» «Pas mal de joueurs seraient aussi perdants dans l’affaire, se retrouvant dans une voie sans issue, rétorque Christophe Payot. Vous le savez aussi bien que moi, quand un club change d’entraîneur, un certain nombre de joueurs n’entrent plus dans les plans du nouveau coach. Le prêt leur permet de relancer leur carrière en allant voir ailleurs.» Vrai.

Qui seraient les grands gagnants?

Le football, en premier lieu. «Cela permettrait d’éloigner du milieu des intérêts qui ne gravitent pas autour du football pour la beauté du jeu, image sarcastiquement Raffaelle Poli. A penser qu’elle soit votée puis vraiment appliquée, cette réforme pourrait faire beaucoup de bien à tout un système qui a été largement perverti.» Des contingents limités seraient aussi synonyme d’une qualité revue à la hausse dans les grands clubs. Fini les joueurs bouche-trous, où les faire valoir, seuls seraient engagés ceux qui seraient capables d’amener une vrai plus-value, sportive cette fois, sur le terrain et pas qu’à court terme. «Mais il s’agirait aussi de se pencher sur la multipropriété de clubs, reprend Raffaelle Poli. De plus en plus de contingents sont en main d’un même propriétaire, ou d’un même groupe, dont la zone d’influence s’étend à plusieurs centaines de joueurs.» Si l’interdiction – ou du moins la restriction – des prêts et la limitation des contingents seraient des premiers pas dans la bonne direction, le football moderne ne rattrapera pas en deux formules magiques des années de dérégulation.

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