En une campagne, Vladimir Petkovic a perdu de son aura

FootballLe sélectionneur de l’équipe de Suisse, aux portes de l’exploit en Russie, se retrouve d’un coup en position de fragilité relative.

La brutalité du clash entre Valon Behrami et Vladimir Petkovic révèle l’existence d’un malaise pernicieux.

La brutalité du clash entre Valon Behrami et Vladimir Petkovic révèle l’existence d’un malaise pernicieux. Image: EPA

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À de multiples détails près dont le pied droit de Manuel Akanji, Vladimir Petkovic aurait pu devenir, le 3 juillet à Saint-Pétersbourg, le premier homme de l’ère moderne à conduire l’équipe de Suisse en quarts de finale d’une Coupe du monde – Karl Rappan en 1954, c’était une autre planète. Les lauriers auraient plu, la chronique aurait adoubé le fantastique destin d’un ex-travailleur social venu de Sarajevo en Suisse à la fin des années 70 et devenu, contre toute attente, le plus grand sélectionneur helvétique de tous les temps.

Oui, mais non, du moins pas encore. En un mois, le conte de fées a viré à la chasse aux sorcières. Et l’affaire Valon Behrami, qui n’a fait que décupler depuis lundi le trouble né de ces dernières semaines agitées (lire ci-dessous et ci-contre), est venue en apporter une énième preuve: du fantasme au marasme, il n’y a qu’un pas.

En un mois, le conte de fées a viré à la chasse aux sorcières

Vladimir Petkovic, à l’heure d’aborder ce Suède - Suisse potentiellement historique en Russie, affichait confiance et sérénité. Un match raté et une méchante polémique plus tard, celle de l’aigle à deux têtes et ses suites mal maîtrisées, la position du sélectionneur national semble d’un coup fragilisée. «Mister Vlado», sans qu’on sache quelle est sa part de responsabilité dans les dysfonctionnements actuels, s’avance vers la phase la plus délicate de son mandat.

L’homme de la situation?

Certains, à commencer par l’influent quotidien «Blick», ont posé la question: Vladimir Petkovic est-il encore l’homme de la situation? «Nous avons prolongé son contrat dès août 2017 (ndlr: jusqu’à fin 2019), parce que nous sommes convaincus du travail qu’il fournit, déclarait Peter Gilliéron, président de la Fédération suisse, le 13 juillet dans la «Neue Luzerner Zeitung». Nous aurions conservé Vladimir Petkovic même si nous ne nous étions pas qualifiés pour le Mondial. Parce que nous souhaitons œuvrer dans la continuité avec lui.»

Zéro problème, donc. Que des solutions. Et le sélectionneur, dont on dit qu’il n’aurait pas craché sur une offre intéressante cet été, qu’en pense-t-il? «Après ses vacances, il s’est très vite et très intensément remis au travail, afin d’analyser cette Coupe du monde, la situation actuelle et envisager au mieux la suite, nous disait mardi Marco von Ah, porte-parole d’une ASF désireuse de calmer les esprits. En menant la Suisse en huitièmes de finale de l’Euro 2016 puis du Mondial 2018, il a parfaitement rempli les objectifs. Du point de vue sportif, il n’y a aucune raison de changer.»

Polémique identitaire

Fraîchement accueilli comme successeur d’Ottmar Hitzfeld à l’été 2014, alors que l’ASF avait fait de Marcel Koller et de Lucien Favre ses priorités, Vladimir Petkovic a en effet su fixer un cap et le tenir. Mais après deux premières années réjouissantes, les deux suivantes débouchent sur l’idée d’une stagnation, tant dans la manière que dans le résultat. La marche fatidique a une nouvelle fois été manquée. Et rayon diplomatico-humain, le tableau s’est singulièrement assombri.

Vladimir Petkovic était à deux doigts, un pied droit et de multiples détails de mériter sa statue. Aujourd’hui, à tort ou à raison, il passe pour celui qui a déboulonné le monument Valon Behrami, le tout au cœur d’une polémique identitaire qui reste à régler. Dans les jours et les semaines qui viennent, le président Peter Gilliéron et son premier employé, le sélectionneur national, vont devoir parler entre eux, comme à l’attention d’une opinion publique qui n’y comprend plus rien. Et cette fois, il faudra être bons.


Ce que révèlent les dessous de l’affaire Behrami

Dans l’affaire Behrami qui secoue le football suisse en pleine torpeur estivale, il y a l’aspect sportif, presque anecdotique aujourd’hui. On peut aisément saisir pourquoi. Le grognard tessinois va sur ses 34 ans, peine à enchaîner les matches, et l’on peut comprendre que Petkovic ait choisi de composer l’avenir sans lui. Mais il y a aussi la manière, révélatrice d’une cassure bien plus profonde, de l’existence d’un malaise autrement plus pernicieux.

En «décapitant» par téléphone, sans autre forme de procès, celui qu’il avait nommé capitaine contre la Suède à Saint-Pétersbourg, le sélectionneur a cruellement manqué de doigté. «J’ai le sentiment que ça part en eau de boudin, résume Christian Binggeli, le boss de Xamax. Ces derniers temps, les dérapages s’enchaînent. Si je dois me séparer de quelqu’un, je prends soin de le convoquer.»

Saura-t-on un jour ce qui s’est vraiment passé cet été à Togliatti? «La Suisse a très mal géré l’éloignement, nous confiait mardi une source fiable tenant à l’anonymat. Petkovic est un bon visionnaire mais il lui manque quelque chose. Il est une partie du problème. Son but était de profiter de l’exposition du Mondial pour prendre un grand club européen. Toutes les frustrations sont en train de sortir…» Avec le risque réel d’une cassure entre une équipe soudainement moins aimée, victime d’un rejet populaire comme en atteste le manque de soutien en Russie.

Dans l’ombre du grand frère, Xhaka et Shaqiri ont-ils pu se lasser de l’influence encombrante de Behrami? C’est l’une des thèses avancées pour justifier la brutalité du clash entre le sélectionneur et un homme qu’il avait toujours surprotégé jusque-là. Pour mieux le lâcher après son mariage? Fixée huit jours après l’élimination, la date même de son union avec Lara Gut aurait passablement irrité. L’autre raison serait davantage liée aux déclarations tapageuses d’Alex Miescher sur la question sensible des binationaux, renvoyant à celle, tout aussi nauséabonde, du débat identitaire lancé trois ans plus tôt par Lichtsteiner quand celui-ci avait fait la distinction entre les «vrais Suisses» et les autres. «Quand on voit des extrêmes s’emparer de ça, c’est dangereux, observe Freddy Rumo, l’ancien patron du foot suisse. L’absence de réaction ferme des dirigeants m’a choqué. Je n’ai pas vu le président bouger. Si j’avais été en poste, ce genre de propos auraient déjà coûté sa place au secrétaire général.»

Aux yeux de Stéphane Grichting (39 ans), cette gestion de crise très amateur illustre les constantes dérives du football suisse. «Pour franchir un palier sur le terrain, note l’ancien international valaisan, il faudrait aussi s’améliorer en interne. Si tu veux grandir, il faut être fort partout. Or la communication est toujours aussi désastreuse. Plus de dix ans en équipe de Suisse méritent mieux que 30 secondes au téléphone. Il a dû se passer quelque chose en Russie, mais on ne saura jamais quoi.» Nicolas Jacquier (24 heures)

Créé: 07.08.2018, 22h44

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Ce que Valon Behrami a dit

«Il y a une fracture»

Extraits de l’interview accordée à la RSI lundi:

«Lorsque Vladimir Petkovic m’a téléphoné lundi, j’ai d’abord cru à un simple appel de courtoisie. En fait, il m’a expliqué qu’il voulait me mettre à la porte de l’équipe nationale. Et ça, un mois après notre élimination en Russie. Ça fait partie d’une dynamique qui ne me plaît pas du tout. J’ai toujours travaillé à l’unité de l’équipe. Que ce soit dans les moments positifs ou les moments négatifs. Mais là il y a une fracture.»

«J’ai toujours pensé que je tirerai ma révérence internationale bien plus tôt. Mais là je me sentais parfaitement accepté dans mon rôle de leader. Et puis on vient me dire de prendre la porte. L’entraîneur peut dire ce qu’il veut, il s’agit là d’une décision politique. Parce que je me suis opposé à des personnes qui ne connaissent rien du football. Qui n’ont jamais joué au football. C’est un problème au sein des fédérations suisses, où de plus en plus souvent des responsables qui n’ont aucune idée de la réalité des athlètes s’accrochent à leur poste.
Je n’ai jamais fui mes responsabilités. Aujourd’hui encore, je vous dis que c’est faux de me mettre à la porte de cette manière. J’aurais aimé qu’on m’annonce cette décision les yeux dans les yeux. Il n’en fut rien, et maintenant ça.»

«Après les déclarations d’Alex Miescher (ndlr: qui voulait bannir les binationaux), plusieurs joueurs ont eu des réactions épidermiques. Le secrétaire général m’a alors demandé de l’aide pour les calmer. Et je l’ai fait, parce que j’ai toujours ce souci d’unité. Il m’a dit qu’il allait clarifier ses propos, ce n’est jamais arrivé. Je ne suis pas en colère, non. Je suis déçu. Je suis un être humain, j’ai des sentiments pour toutes les personnes ici. Je parle de l’entraîneur, de tout le groupe. Ça fait très mal. Je sais que ce genre de déceptions font partie du football, parce que tout va très vite. Mais je pensais que je pouvais faire confiance à certaines personnes, qu’on pourrait prendre cette décision ensemble, me regarder dans les yeux et me serrer la main. Et pas classer l’affaire avec un appel de trente secondes.»

«J’ai tout de suite appelé Granit (Xhaka) pour lui dire que je lui souhaitais d’être un leader pour cette équipe. Il m’a dit que j’étais un exemple pour lui. Ce sont des choses qui restent, malgré tout. Je serai toujours un supporter de la Nati.» F.MR

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