Un gardien de l’éthique de la FIFA sali à son tour

Panama PapersDes clients d’un membre de la commission d’éthique de la FIFA étaient impliqués dans le scandale de corruption. Il ne l’a jamais dit.

Juan Pedro Damiani, homme d’affaires uruguayen, membre de la commission d’éthique de la FIFA.

Juan Pedro Damiani, homme d’affaires uruguayen, membre de la commission d’éthique de la FIFA.

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La commission d’éthique de la FIFA n’a pas chômé l’an dernier: elle a suspendu non seulement le président, Joseph Blatter, mais aussi Michel Platini, président de l’UEFA, Jérôme Valcke, secrétaire général de la FIFA, et d’autres hauts responsables de l’organisation mondiale du football.

Mais voilà que les Panama Papers révèlent aujourd’hui qu’un membre de cette commission, pourtant chargé de «faire le ménage», Juan Pedro Damiani, a entretenu pendant plusieurs années des relations d’affaires avec trois personnes impliquées dans le dernier scandale de corruption de la FIFA. Membre de la commission d’éthique depuis 2006, Damiani n’a jamais parlé de ce conflit d’intérêts à ses collègues. Alors même que les enquêtes américaines étaient ouvertes, il a encore gardé ce secret. Prévenue, la commission d’éthique vient d’ailleurs d’ouvrir une enquête préliminaire.

Juan Pedro Damiani n’est pas seulement un gardien de l’éthique de la FIFA, il est aussi un riche avocat urugayen, spécialisé dans le montage de sociétés-écrans. Avec plus de 400 offshore enregistrées, son étude est l’un des clients les plus importants de Mossack Fonseca (MF), la firme panaméenne dont les données ont fuité. C’est donc comme avocat que Damiani a d’abord eu affaire aux trois des principaux suspects du scandale de la FIFA: Eugenio Figueredo, Hugo Jinkis et Mariano Jinkis.

Les Jinkis père et fils, négociants de droits TV, sont pourtant soupçonnés d’avoir versé des millions de dessous-de-table à des responsables de la FIFA, afin d’obtenir, à prix cassé, les droits de diffusion sur des matches de foot. L’argent aurait transité par leur société offshore enregistrée auprès de Mossack Fonseca, Cross Trading. Cinq millions de dollars ont par exemple été versés dans ce but sur un compte bancaire suisse de la société en juin 2013.

Le juge lui-même impliqué

A l’époque, Juan Pedro Damiani, déjà membre de la commission d’éthique de la FIFA, était très impliqué dans Cross Trading. Les documents confidentiels de Mossack Fonseca montrent qu’entre 1998 et 2015, l’avocat s’est même investi personnellement dans la société. Un jour, des employés de MF ont par exemple ouvert une enveloppe contenant des documents sensibles destinés à Cross Trading. Damiani s’en est immédiatement plaint auprès de MF à Panama. Il était aussi mis en copie des emails importants.

Même s’il est possible que l’avocat uruguayen n’ait rien su au sujet des pots-de-vin avant le début des enquêtes new-yorkaises, il aurait toutefois dû déclarer son rôle pour Cross Trading à ce moment là. D’autant plus qu’il était impliqué des deux côtés du scandale. On l’a dit, il gérait des sociétés offshore pour les Jinkis, soupçonnés d’avoir payé des dessous-de-table. Mais aussi pour Eugenio Figueredo, ancien vice-président de la FIFA, accusé, lui, d’avoir reçu des pots-de-vin.

Depuis 2002, l’étude de Damiani a ouvert au moins six sociétés offshore pour ce dernier. Figueredo était donc client de l’avocat urugayen depuis plus de dix ans lorsqu’il a été arrêté, en mai 2015, dans un hôtel cinq étoiles de Zurich. A la suite de son arrestation, MF a immédiatement réagi, envoyant des mails affolés à la fois en interne et au bureau de Damiani. Un mois plus tard, une employée de l’avocat a transmis à Mossack Fonseca une liste détaillant le patrimoine des sociétés de Figueredo. Ces documents montrent que Damiani était bel et bien au courant de la situation patrimoniale de Figueredo.

L’avocat et gardien de l’éthique de la FIFA s’est pourtant tu durant des mois encore. Même après les aveux de son client fin 2015. Extradé de la Suisse vers l’Uruguay, Figueredo a alors avoué avoir acheté de l’immobilier en Uruguay, via des sociétés offshore, avec de l’argent issu de pots-de-vin. La justice uruguayenne a appelé Damiani à la barre, en tant que témoin. Là encore, l’avocat n’a pas lâché le morceau. Il n’a mentionné que trois des sept sociétés offshore qu’il a montées pour Figueredo, tout en affirmant avoir fourni aux enquêteurs «le peu d’informations» qu’il possédait sur l’ancien vice-président de la FIFA. Il a également ajouté n’avoir «jamais caché de biens».

Confronté à nos questions le 17 mars, Damiani a répondu qu’il ne pouvait donner que des renseignements limités en raison des enquêtes en cours. Il a assuré n’entretenir aucune relation d’affaires actuellement avec des personnes sous enquête aux Etats-Unis. Le lendemain, il a toutefois envoyé un e-mail à la commission d’éthique de la FIFA pour expliquer ses liens avec Figueredo, mais en taisant semble-t-il sa relation avec les Jinkis.

Le jour même, l’enquêteur en chef de la commission d’éthique, Cornel Borbély, a ouvert une enquête préliminaire contre Juan Pedro Damiani. Il s’agira de déterminer s’il y a eu violation du code d’éthique de la FIFA et décider des mesures à prendre.

Catherine Boss, Bastian Obermayer, Marcos Garcia Rey avec Owen Gibson

Créé: 03.04.2016, 19h42

Panama Papers

Les données secrètes de quelques 215'000 sociétés offshore ont été obtenues par la «Süddeutsche Zeitung», qui les a partagées avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). En Suisse, l’opération coordonnée par la cellule enquête du «Matin Dimanche» et de la «SonntagsZeitung», paraît simultanément dans «24 heures», «La Tribune de Genève», le «Tages-Anzeiger» et le «Bund».

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