Les grands clubs européens ont failli créer leur propre ligue

Football LeaksDes documents montrent comment les poids lourds du foot en Europe ont imaginé quitter leurs championnats nationaux. Une idée toujours dans l’air.

Le Real Madrid de Florentino Pérez faisait partie des sept clubs réfléchissant à quitter leur ligue nationale au profit d'un championnat privé.

Le Real Madrid de Florentino Pérez faisait partie des sept clubs réfléchissant à quitter leur ligue nationale au profit d'un championnat privé. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le 26 août 2016 restera comme un jour noir pour le foot suisse. L’UEFA présente sa refonte de la Ligue des champions. Depuis, les quatre principales ligues du continent sont assurées d’avoir quatre représentants dans la compétition chacune. Conséquence: pour le champion de Suisse, une qualification directe pour la phase de groupe n’est pratiquement plus possible.

Le directeur de la Swiss Football League, Claudius Schäfer, ne cachait pas son énervement: «La manière dont s’est faite cette réforme est un scandale!» Une allusion à la pression que les grands clubs ont exercée sur l’UEFA pour obtenir le plus d’argent possible pour les droits télévisés.

L’ampleur réelle du scandale dénoncé par Claudius Schäfer apparaît aujourd’hui, grâce aux documents de Football Leaks, une impressionnante série de documents obtenus par l’hebdomadaire allemand «Der Spiegel» qui l’a partagée avec le réseau de journalistes European Investigative Collaborations, dont la cellule enquête de Tamedia (éditeur de «24 heures», de la «Tribune de Genève» et du «Matin Dimanche») est le partenaire suisse.


Lire aussi: Comment Gianni Infantino a plié face au PSG


Ces documents montrent que pendant de longs mois avant cette réforme, sept grands clubs ont travaillé en secret sur un projet de ligue privée. Objectif: davantage d’argent, davantage de pouvoir. Leurs menaces ont fait plier l’UEFA.

Mais surtout: l’histoire pourrait se répéter. Un document confidentiel envoyé le 22 octobre 2018 évoque une European Super League avec seize clubs censée débuter en 2021. Le plus gros actionnaire: le Real Madrid. Aucune équipe suisse n’est de la partie.

Quitter les ligues nationales

L’idée pour les grands clubs de créer un championnat privé est dans l’air depuis une trentaine d’années. Ce qu’on ignorait, c’est à quel point la réflexion était avancée. Et l’énormité des montants en jeu.

Les Football Leaks révèlent un projet, très concret, présenté en décembre 2015 au Real Madrid par un Américain, Charlie Stillitano. L’homme est un poids lourd du foot business. Dans les années 1990, il est devenu le premier directeur des New York/New Jersey MetroStars. Son idée pour l’Europe: les 17 clubs d’Angleterre, d’Espagne, d’Allemagne, d’Italie et de France qui attirent le plus de téléspectateurs devraient participer systématiquement à la ligue. Viendrait s’y ajouter un club portugais, russe, hollandais ou turc. Les matches se joueraient sur 34 semaines les mardis, mercredis et samedis. Des play-off auraient lieu en fin de la saison.

«Plus de 500 millions» d'euros par an en jeu

La vraie nouveauté de ce projet réside dans les montants articulés. Chaque participant pourrait gagner «plus de 500 millions» d’euros par an. Du jamais-vu. À titre de comparaison, le vainqueur de la Ligue des champions de l’UEFA a empoché quelque 90 millions de francs en 2016.

Suite à cette présentation, le Real, le Bayern, la Juventus, Manchester United, Arsenal, l’AC Milan et le FC Barcelone travaillent en secret sur cette idée qui bouleverserait le paysage du football européen. Un e-mail du responsable juridique du Bayern, adressé à un cabinet d’avocats anglais le 3 février 2016, permet de mesurer les conséquences. Il demande, sur mandat des «Big Seven», si ces derniers pourraient quitter leur championnat national. Une Liga sans le Real et le Barça, une Serie A sans la Juventus, ni l’AC Milan.

Quelques heures après, un autre message précise les quatre grandes questions que se posent les clubs: est-ce qu’ils pourraient être tenus pour responsables d’une possible baisse des recettes pour l’UEFA? Est-ce que les clubs devraient continuer à prêter leurs joueurs aux équipes nationales? Est-ce que les associations nationales pourraient pénaliser les joueurs qui participeraient à ce nouveau championnat? Est-ce que les joueurs pourraient résilier leur contrat en cas de passage à une ligue privée?

Un mois plus tard, les avocats anglais rendent une analyse de 23 pages. Ils estiment que ni l’UEFA ni la FIFA ne pourraient condamner les clubs qui décideraient de participer à une ligue privée, parce que cela irait «à l’encontre du droit européen de la concurrence». Il faudrait par contre s’arranger avec les équipes nationales. Parce que l’Euro et la Coupe du monde permettent de faire monter la valeur et les salaires des joueurs.

Le 26 mars 2016, les responsables de l’alliance secrète réservent une salle de conférences au 8e étage du Radisson Blu à Zurich. Au menu des discussions: la question est de savoir si les clubs doivent quitter complètement leur championnat national – ou seulement l’UEFA? Et sur quels points la Confédération européenne devrait-elle céder pour que les clubs renoncent à la scission?

Les clubs se rendent compte que l’opération prendra du temps. L’idée de créer une société commune en Suisse est envisagée puis rejetée: il faudrait de «vrais bureaux et des employés vivant en Suisse».

Au lieu de cela, les «Big Seven» font part de leurs revendications à l’UEFA. Ils demandent une Ligue des champions à 24 participants au lieu de 32, une réduction des paiements de solidarité pour les petites équipes, des matches le week-end, des récompenses pour les clubs qui ont déjà remporté beaucoup de victoires – et surtout, ils veulent contrôler la compétition conjointement avec l’UEFA.

À Nyon, c’est le choc. L’UEFA tente d’expliquer que les décisions concernant le football européen doivent se prendre démocratiquement. Mais cette résistance ne dure pas long. Face à la menace d’un retrait des clubs phares, l’UEFA se couche. Elle réduit le pourcentage de financement de la Ligue Europa et la prime de solidarité pour les petits clubs. Elle récompense ceux qui ont déjà connu le succès en augmentant les droits d’entrée. L’histoire ressemble à celle de Robin des Bois à l’envers. Et surtout, les grands clubs obtiennent des postes de direction dans une société commune avec l’UEFA.

Les représentants du Bayern, de la Juventus et du Barça peuvent consulter tous les bilans, les contrats de sponsoring et les contrats de droits télévisés. Grâce à des analyses de marché hautement confidentielles, ils apprennent ce qu’il faut pour organiser leur propre concurrence. Des informations d’une valeur inestimable.

Contactée, l’UEFA affirme que la réforme de la Ligue des champions était «une tentative de produire un système qui protégerait l’unité du football européen». Il s’agissait de préserver une compétition ouverte, tout en la rendant attrayante.

«Projet d’accord entre les seize»

À l’automne 2018, le responsable juridique du Bayern admet publiquement que des plans de sortie des ligues nationales ont existé. Mais finalement, personne n’aurait vraiment voulu mettre cela en pratique et tout aurait été rapidement abandonné. Aujourd’hui, les clubs travailleraient «remarquablement» avec l’UEFA. L’idée d’une European Super League? «Elle n’a jamais été aussi loin», a-t-il affirmé au début du mois de septembre.

Vraiment? Dans la nuit du 22 octobre dernier, Florentino Pérez, le président du Real Madrid, reçoit un e-mail. Il a été envoyé par la société Key Capital Partners, qui travaille depuis longtemps avec le club. Sujet: «Projet d’accord entre les seize.»

En pièce jointe, une déclaration d’intention de 13 pages, pas encore signée, dont le contenu est explosif. Les plus grands clubs du continent pourraient créer leur propre championnat, l’European Super League. Selon ce document, ce championnat privé serait fondé par onze clubs: le Real, Barcelone, Manchester United, la Juventus, Chelsea, Arsenal, Paris Saint-Germain, Manchester City, Liverpool, AC Milan et le Bayern. Cinq équipes auraient le statut d’invité: l’Atlético de Madrid, Dortmund, Marseille, l’Inter Milan et l’AS Roma.

Les seize clubs créeraient, toujours selon le document, leur propre société pour gérer cette ligue et empocher davantage d’argent. Les trois plus gros actionnaires seraient le Real Madrid avec 18,77% des parts, le FC Barcelone (17,61%) et Manchester United (12,58%).

La date de la signature de cette déclaration d’intention est visiblement prévue en novembre 2018. Seul le jour a été laissé blanc.

Quel est le statut du document reçu par Florentino Pérez? S’agit-il d’un simple ballon d’essai de la part de la société de conseil Key Capital Partners? Ou d’un projet mûrement réfléchi?

Contactés, le Bayern de Munich et le Paris Saint-Germain nient avoir connaissance du «projet d’accord entre les seize». Le patron du Borussia Dortmund ne veut pas faire de commentaires sur le document. Il affirme que des grands clubs travaillent sur l’idée d’une Super League, mais que les plans ne seraient «pas très concrets». Key Capital Partners et le Real Madrid n’ont pas répondu. (24 heures)

Créé: 02.11.2018, 18h00

Qui est l’homme à l’origine des Football Leaks?



John. C’est derrière ce pseudonyme que se cache le lanceur d’alerte à l’origine des Football Leaks. De lui, on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il est Portugais et qu’il est en contact régulier
avec Rafael Buschmann, un journaliste de l’hebdomadaire allemand «Der Spiegel».

Tout débute en 2015. Un site web rend public des documents secrets sur les coulisses du business du foot. Petit à petit, on découvre comment des personnages troubles deviennent multimillionnaires grâce à des transferts de joueurs et avec quelles astuces les superstars du ballon rond jouent avec les règles fiscales. Cristiano Ronaldo et d’autres joueurs très en vue ont dû verser des millions d’euros d’amendes ou de retards d’impôts suite à ces révélations. Ces documents ont permis de divulguer que Cristiano Ronaldo est soupçonné de viol.

Depuis, John est un homme traqué. Chaque document publié allonge un peu plus la liste de ses ennemis. Les spéculations sur son identité vont bon train. Et la police est sur ses traces, parce qu’il est soupçonné de piratage et de chantage.

La véritable identité de John reste un mystère. Ce que l’on sait, c’est qu’il a transmis au «Spiegel» quelque 70 millions de documents. Le magazine allemand a ensuite partagé ces 3,4 térabytes de données avec le réseau de journalistes European Investigative Collaborations (EIC). La cellule enquête de Tamedia (éditeur de «24 heures», la «Tribune de Genève» et du «Matin Dimanche») est l’unique partenaire suisse à avoir pu analyser ces informations.

Dans son livre «Football Leaks – Uncovering the dirty deals behind the beautiful game», le journaliste Rafael Buschmann raconte ses rendez-vous avec John qui ont souvent lieu dans différentes villes de l’Europe de l’Est. Il décrit John comme un passionné de foot qui est inquiet pour l’avenir du sport le plus important du monde. Le football serait corrompu par l’argent et les intérêts de personnes avides de profits.

La cellule enquête de Tamedia n’est pas en contact direct avec John. Via notre confrère Rafael Buschmann, celui-ci a accepté de répondre par écrit à des questions. «Le football a un énorme problème de crédibilité, explique-t-il, et cela est dû en grande partie à des années de mauvaise gestion de la part de la FIFA et de l’UEFA.» Aux yeux de John, les dirigeants du football mondial sont devenus «l’une des mafias les plus puissantes du monde». John nie avoir obtenu ces données de manière illégale: «Notre groupe n’a jamais été impliqué dans le piratage ou le vol. Depuis 2015, nous avons reçu des milliers de gigaoctets de diverses sources. Nous ne savons absolument rien sur l’origine de l’information.» John reste silencieux sur son identité. «Nous avons appris une chose importante au cours des trois dernières années: ne pas commenter les rumeurs des médias qui sont généralement répandues par des gens corrompus.»

Christian Brönnimann

Lisez la suite des révélations des Football Leaks dans le prochain «Le Matin Dimanche»

Articles en relation

Comment Gianni Infantino a plié face au PSG

Football Leaks Alors secrétaire général de l’UEFA, le Suisse a validé un contrat entre le PSG et le Qatar qui ne respectait pas les propres règles de son organisation. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Paru le 13 décembre.
(Image: Bénédicte) Plus...