Une hécatombe de sanctions crée un malaise dans l’arbitrage

TennisEn treize mois, le tennis a vu trois de ses meilleurs arbitres déraper ou subir les foudres de l’ATP. Coïncidence ou crise interne?

Gianluca Moscarella a encouragé un joueur avant d’aligner des remarques sexistes. FRISO GENTSCH

Gianluca Moscarella a encouragé un joueur avant d’aligner des remarques sexistes. FRISO GENTSCH Image: FRISO GENTSCH

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Dans un mois à Londres, les arbitres du Masters feront leur entrée dans l’O2 Arena sous les stroboscopes et les acclamations. La mise en scène raconte l’importance que l’ATP accorde à ses meilleurs juges de chaise mais aussi le rôle symbolique qu’elle veut les voir empoigner. Loin de l’idéal théorique du serviteur anonyme, l’arbitre à l’ère du hawk-eye a gagné en poids marketing ce qu’il a perdu en exigence visuelle. Est-ce cette starification naissante qui a plongé les arbitres de l’ATP dans la tourmente? Sur les treize derniers mois, trois membres de son «top 10» – dont deux «top 3» – ont été suspendus ou licenciés pour des fautes plus ou moins graves. Malaise au micro.

Après le coaching en direct de Mohamed Lahyani à Nick Kyrgios lors de l’US Open 2018 («Je veux t’aider»), deux de ses plus illustres collègues ont fauté ces dernières semaines. Fin août, Damian Steiner – l’arbitre de la dernière finale de Wimbledon – a en effet été purement et simplement viré par l’ATP pour avoir accordé des interviews non autorisées aux médias argentins. Et il y a dix jours, Gianluca Moscarella a clairement disjoncté lors du Challenger de Florence, encourageant Pedro Sousa (114e joueur mondial) avant d’aligner les remarques sexistes à l’encontre d’une ramasseuse de balle.

«Il arrive parfois qu’un arbitre suggère discrètement de nous calmer ou, si les relations sont bonnes, il ferme les yeux sur un geste d’humeur. Mais je n’avais jamais vécu une scène pareille, a confié le Portugais au blog «Punto de Break». Au début, je pensais qu’il rigolait. Mais mon adversaire est parti aux toilettes pendant sept minutes et il n’arrêtait pas de parler… C’était gênant. Je ne savais pas quoi dire.» Gênant puis scandaleux lorsque Gianluca Moscarella s’est tourné vers la ramasseuse de balle; ce qui lui a valu une «suspension provisoire» et une enquête diligentée par l’ATP.

Un sujet sensible

Comment expliquer ce dérapage? L’ATP s’inquiète-t-elle de cette succession inédite de sorties de route chez ses arbitres les mieux cotés (tous porteurs du «badge or», la plus haute distinction de la profession)? Sollicitée pour une réaction, l’instance a préféré «passer son tour» (sic). Il faut dire que le sujet est sensible. Et que la «caste des arbitres» représente un microcosme dans le microcosme, un groupe d’initiés qui voit tout, entend tout mais n’a rien le droit de partager avec les joueurs et le monde extérieur.

«Avant de parler à Pedro, Moscarella a éteint son micro mais il a oublié celui du live score, explique Ruben Ramirez Hidalgo, le coach de Sousa. Il y a deux ans, il n’y avait qu’une image fixe sans le son sur ce type de tournois. Moscarella est sans doute parti à la faute parce qu’il n’a pas l’habitude d’arbitrer en Challenger.» Vraiment? Si l’explication de l’ancien joueur explique pourquoi l’arbitre italien a été démasqué, elle ne raconte pas les motivations qui poussent un officiel à outrepasser sa fonction pour devenir acteur d’un match. Or, dans des styles différents, Lahyani et Steiner ont aussi payé pour avoir foulé leur devoir de réserve. Comme si, d’un coup, ils ne supportaient plus le pas de retrait qu’impose leur fonction et arrachaient une tunique de juge devenue trop étroite.

Traitement différencié

«Ces comportements sont difficiles à expliquer. Mais il est possible qu’à un moment, l’arbitre ressente le besoin d’exister un peu plus, de prendre de l’importance dans un match ou sur la scène du tennis en général, analyse le coach d’un membre du «top 50». Et puis ils arbitrent tellement qu’ils oublient un peu l’essence de leur job, qui est la fiabilité et la discrétion.» Un «oubli» qu’il faut peut-être imputer à la généralisation des challenges vidéo. Depuis treize ans, la machine a considérablement réduit la «valeur ajoutée» de l’arbitre de chaise, dont l’overrule n’a plus forcément le dernier mot. «Le seul domaine où son jugement peut encore faire des différences, ce sont les dépassements de temps», glisse notre coach. Et sa seule satisfaction? Voir la machine confirmer l’une de ses décisions.

Reste cette question: pourquoi ne pas offrir à l’arbitre un rôle explicatif pour compenser sa perte d’influence effective? Contrairement aux sports US, l’ATP ne veut pas en entendre parler. Pire, elle a exclu Damian Steiner pour avoir osé dire… qu’il faudrait légiférer sur l’utilisation des serviettes. On résume. Nick Kyrgios peut donc insulter et cracher en direction de Fergus Murphy (Cincinnati), il s’en sort avec une amende. Et la semaine suivante, Damian Steiner se fait virer pour une dizaine d’interviews sans aucun propos polémiste. Peut-être que les dérapages de la profession s’expliquent aussi par ce traitement étrangement différencié.

Créé: 09.10.2019, 09h53

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