Rio, mode d’emploi

JO 2016Le photographe Michael von Graffenried fouille les entrailles de la mégapole. Interview.

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Sous l’accent bernois grince l’ironie rieuse de Michael von Graffenried. «Je vais fâcher les gens, dans Changing Rio , j’ai carrément enlevé les légendes. Les photos se suffisent. Enfin… je l’espère.» L’adepte du cliché volé, ou, du moins, de la photo capturée dans sa plus pure spontanéité, se fie toujours au hasard. Jusque dans son agenda. «L’idée de photographier Rio, comme tous mes projets, les premières photos au Palais fédéral de politiciens le doigt dans le nez, mes séries sur les nudistes, ou la Fête de la bière à Munich par exemple, est accidentelle.»

Suite à un voyage en famille, le Bernois découvre Rio et un pays dont il ne parle pas la langue. S’associant à un journaliste, il y retourne, puis s’en éprend en solo. Très naturellement, le styliste de «la réalité panoramique» se fie en effet au désordre organique de la mégapole carioca, plutôt qu’à un quelconque ordre de marche. «Mon côté un peu fou a pris le dessus, ça ne pouvait pas se marier avec des textes factuels.»

Du livre se dégagent des impressions en pagaille. «La réalité crue! Moi, je «déteste» le photographe Salgado qui arrive à tirer un tableau biblique d’une famille miséreuse. C’est très brésilien comme attitude.» L’individualiste forcené tient aussi à éviter les préjugés. «Ils agissent comme un filtre et manipulent, finissant par dissimuler le but. Je veux aller plus loin.» Ainsi du culte des corps, si puissant sur les plages de Rio. «Ça m’a obligé à travailler encore plus vite que d’habitude. Au moment où les gens enregistraient ma présence, c’était déjà trop tard, ils mettaient en scène une gestuelle, un sourire.»

Quitte à déconcerter, l’observateur évite du coup le poncif des ambitions urbaines olympiques systématiquement mises en échec comme Athènes ou Sotchi. «En matière de progrès dans les villes, les exceptions restent rares, Barcelone peut-être. Je suis souvent accusé de ne pas choisir mon camp, de ne pas être clairement identifié du point de vue politique ou moral. Mais quand j’ai photographié l’Algérie des années 90, ce n’était pas à moi, le petit Suisse, de donner des leçons. Je bossais pour mémoire, c’est tout. Pareil pour Cocaïne Love (2005), sur ce couple dans la drogue et la prostitution. Dénoncer, ce n’est pas mon genre. Trop facile.» A Rio, la démarche s’est avérée plus complexe. «Je n’y comprenais rien, il m’a fallu déchiffrer une ville qui passe en un instant de l’exceptionnel au banal.»

Saisie entre deux barnums sportifs, la Coupe du monde de football de 2014 et les Jeux olympiques, Rio résiste, étale ses paradoxes. Et son rêve de grandeur. «Je prévois d’y retourner pour monter une expo de ces photos volées, histoire de les rendre aux premiers concernés. J’ai toujours pratiqué ainsi, quitte à décevoir. Car parfois, les gens n’apprécient pas de se voir, ils ne se reconnaissent pas dans la réalité dure qui leur est présentée. Et ça se comprend. Moi, quand je vois mon crâne déplumé dans le miroir, je ne m’aime pas non plus!»

Créé: 30.07.2016, 11h03

Interview

Depuis le temps, Michael von Graffenried sait qu’une photographie ne change pas le monde. En quelques décennies d’activisme, l’indépendant garde toutefois une conviction irréductible. «Une image peut donner un électrochoc à un cerveau un peu lent. Comme une impulsion pour que le spectateur se mette en mouvement.» Sa vision de Rio, où débutent vendredi les Jeux olympiques, les premiers en Amérique du Sud, tranche avec les dépliants touristiques qui vantent l’exubérante culture de la rue, pas plus qu’elle n’emprunte la voie militante de la dénonciation de la misère et de la corruption. Initiée en complicité avec le reporter Jean-Jacques Bernard, cette plongée dans la mégapole s’est finalement matérialisée en deux livres. Dans Rio de Janeiro, une cité réinventée (Ed. Lharmattan), le journaliste français rend compte des bonheurs et des faillites de l’odyssée olympique depuis 2012. Dans Changing Rio (Ed. Slatkine), le photographe bernois dévie vers un exercice plus personnel. Explications.

Le truc, dites-vous, c’est de se fondre avec les gens, qu’ils soient politiciens ou nudistes etc. Et à Rio?

Dans mes photos, on peut voir qu’un policier armé ou un tank dans la rue, ne surprend plus à Rio. Les gamins grandissent avec cette violence. Par contre, dans les favelas, un photographe reste exceptionnel. Mais je sais que je suis bon dans les endroits neufs. Au Brésil, j’étais dans un cadre aussi exotique qu’au Palais fédéral à Berne ou à la fête de la bière à Munich.

Au fond, rêvez-vous d’être l’homme invisible?

Mais tous les photographes rêvent de ça, non?!

Plus sérieusement, le format panoramique a-t-il une incidence sur la réalité?

Le panoramique appelle les foules. L’abstraction m’est plutôt étrangère, les fleurs et tout ça, m’ennuient. C’est très rare de ne pas avoir de présence humaine dans mes images. Les masses, c’est comme un jeu, on se met dans le bain. Rio est une ville comme ça. On ne parle que des belles filles de Copacabana, mais il y a beaucoup plus. Toute une humanité se joue là, dans ce mélange de races, de classes sociales. Rio ne cesse de s’hybrider. Or, ce melting-pot, c’est à l’avant-garde du futur, non? Même si les Suisses n’aiment pas trop ce concept.

La pratique du selfie a-t-elle changé la photo de rue?

De nos jours, avec cette mode, il n’y a plus de «photo volée», tant elle se banalise. Ça me simplifie la tâche. Par contre, d’une manière presque maniaque, les gens grimacent devant l’objectif, le leur déjà! Leurs photos ne racontent pas autre chose, même cet artisanat, en amateur, se perd. A l’ère du virtuel, c’est toute une mémoire qui devient défaillante.

S’il fallait garder une image unique, quelle serait-elle?

Il y a cette photo d’un type torse nu qui fouille les poubelles. C’est un roi là-bas, un colosse puissant, sauvage presque. Il se faufile comme un chien parmi les passants, des filles maquillées, soignées. L’animalité reste perceptible, sans pourtant donner le sentiment d’être en danger. Oui, c’est cette cohabitation de civilisation et de dénuement qui frappe.

Dans son ouvrage, Jean-Jacques Bernard suit l’émergence d’une classe moyenne. Mais Rio véhicule toujours l’idée de dangerosité.

Et elle existe: s’approcher trop reste dangereux, et impossible la plupart du temps. Pour la première fois de ma vie, j’ai été obligé de changer mes habitudes, j’ai utilisé le téléobjectif, et même recadré – très peu mais quand même! – des images. La couverture du livre, recadrée sur cet ouvrier au foulard orné de la star de foot Neymar, par exemple, c’est un changement radical pour moi!

Ne pas modifier une image, c’était l’assurance de rester intègre?

J’y ai cru longtemps. Jusqu’à mes 60?ans! Mais j’ai toujours lutté contre les étiquettes, moi qui porte le label de photographe du panoramique. Au-delà, il faut oser, se risquer à sortir des formules éprouvées, de sa zone de sécurité.

D’ailleurs, le livre ne cherche pas à séduire par une quelconque joliesse, exige de s’y impliquer.

Et à cause de ça, son financement a été hasardeux, sans aucune aide officielle! La Confédération, Nicolas Bideau, directeur de Présence Suisse par exemple, ont décliné. Ils ne voulaient pas montrer aux Brésiliens une réalité qui leur déplairait sans doute. Par chance, je n’ai jamais vraiment été obligé de respecter les lois du commerce.

Comment voyez-vous l’après Jeux olympiques?

C’est presque une règle, toutes les villes olympiques, après coup, ont vu leurs ambitions déçues. Dans Rio, ville de collines, le trafic prend souvent des circonvolutions insensées. Avec les JO, de nouveaux axes routiers ont été créés, beaucoup plus directs, qui devraient libérer les engorgements. Cela restera peut-être, comme le métro.

Avant les Jeux, 68% des habitants jugeaient que la ville en «serait plus joyeuse». Mais après l’euphorie?

Le problème majeur viendra du chômage. Pour le moment, les gens ont plein de boulot. Après les JO, il n’y aura plus rien. Avec la crise pétrolière, la corruption à la hausse, les affaires politiques, même la classe moyenne risque de disparaître.

Le livre

Le livre du photographe Michel von Graffenried, aux éditions Slatkine.

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