Alain Joseph: «J’ai subi une saturation de la bêtise humaine»

RécitLe président du Lausanne-Sport évoque son enfance, son passé de joueur, sa religion juive, sa dépression, avec sincérité

<b>Prêt pour la télé</b>: Le président du Lausanne-Sport sera l’invité dimanche du journal des sports de la RTS, à 18?h?30. Il est allé chez son barbier, à Lausanne, pour mettre un peu d’ordre sur son visage

Prêt pour la télé: Le président du Lausanne-Sport sera l’invité dimanche du journal des sports de la RTS, à 18?h?30. Il est allé chez son barbier, à Lausanne, pour mettre un peu d’ordre sur son visage Image: Florian Cella

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On avait envie de connaître la vie d’Alain Joseph, président du Lausanne-Sport et entrepreneur. Sa vie jusqu’à aujourd’hui, sa vie depuis toujours, sa vie qui l’a mené à être à la tête d’un club qui va rejoindre l’élite du football suisse. Alors on lui a demandé de raconter. Son enfance à Lausanne, d’abord. Et on a été très inquiet quand il a commencé par répondre: «Je n’ai aucune mémoire.» Puis il n’a pas cessé de parler pendant une heure et demie, traversant avec sincérité cinq décennies bien plus agitées et troublées que ne le laissent paraître son calme et sa discrétion en public.

L’enfance. «Fantastique, beaucoup d’autonomie auprès d’une mère possédant toutes les caractéristiques de la mère juive dans le bon sens du terme et d’un père entrepreneur, gros travailleur, qui était mon idole. Mais je n’ai jamais joué avec lui, jamais nous ne nous sommes fait une passe avec un ballon. C’était comme ça, donc ça ne m’a pas manqué.»

Une lourde particularité

Alain Joseph raconte encore ce père – toujours présent – en soulignant avec davantage que du respect, de l’admiration, dans la voix: «Dans les années septante, il a pris un risque énorme en rachetant l’entreprise G.Dentan, je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui j’oserais ce genre d’opération. Alors il a travaillé, et en même temps, il nous a transmis, avec ma mère, le souci d’être juste. Mais je suis parti très tôt de la maison, à vingt ans.» Ne quittons pas aussi vite la famille, Philippe le papa, Danièle la maman, Yves, Alain et Anne les enfants.

«Un camarade d’école m’avait traité de sale juif, mais il pesait huitante kilos et moi quarante, alors j’ai laissé tomber. Je le revois parfois…»

Cette famille juive était-elle, est-elle pratiquante, fidèle de la synagogue? «Oui. Nous allions et nous allons à la synagogue, ce lieu qui fait partie de nous. Mais vous savez, le mot juif ou juive sonne fort à lire ou à entendre. Israélite sonne doux, mais juif sonne fort. À l’école, quand tu es le seul juif, tu ressens cette particularité lourde d’histoire. Juif, ça fait un peu partie de ta carte d’identité.» Avec les heurts qui vont avec? Alain Joseph ne joue pas les victimes. Il évoque tout juste deux incidents. L’un très ancien, quand un «camarade» d’école le traita de sale juif. «Comme il devait peser huitante kilos et moi quarante, j’ai laissé tomber. Je le recroise parfois mais je ne vais pas revenir là-dessus…» L’autre fois, c’est récent. Sur un forum, un interlocuteur s’est adressé à «Joseph le Juif». «Je l’ai rencontré, c’était un jeune homme, je lui ai offert un café et on a parlé d’Israël, de la Palestine. C’était bien, je crois.» C’est tout. «Pour rien au monde, je ne changerais de religion car c’est une culture et je crois n’avoir eu que le beau côté du judaïsme, la tradition, les amitiés, les fêtes particulières. Un privilège, en fait!»

Redoutables émotions fortes

Il a donc vingt ans, il quitte la famille, il fait ses études – HEC – en jouant beaucoup au football à Pully, attaquant sur le côté gauche. «Ma vie, c’était surtout les copains, les copines, le football, et le jeu.» Comment ça, le jeu? Le vrai jeu? Le jeu qui domine ses disciples? «Oui, le jeu. Je suis un homme – je l’étais déjà à l’époque – qui s’ennuie facilement et souvent. Alors dans le jeu, comme dans le sport, je crois que je trouvais des émotions fortes, immédiates et fréquentes. Je ne suis pas un gars courageux, je ne pourrais pas faire du saut à l’élastique pour aller en quête de sensations extrêmes, mais le jeu, c’était facile. Ça a fait beaucoup de dégâts chez beaucoup de gens, autour de moi. J’ai arrêté à vingt-sept ans, un peu parce que j’ai été raisonnable, mais beaucoup parce que j’avais une bonne étoile. J’ai rencontré Laurence, mon épouse, j’ai préféré passer mes soirées avec elle qu’au casino. Je ne pense pas que je pourrais recommencer à jouer. Je n’étais pas mature.»

«Mon activité et mon souci d’être toujours présent ont envahi mon territoire privé. J’ai saoulé ma famille, mes amis»

Il l’est devenu peu à peu, mature. D’abord en travaillant – son rêve – avec son père dans l’entreprise familiale, en rentrant de quatre mois passés en Australie avec son ami d’enfance. «Voir son père au travail, ça change la vision de héros qu’on a de lui. C’est depuis ce temps-là que je me suis rapproché de ma mère et je n’ai cessé de le faire jusqu’à aujourd’hui.»

Il mûrit avec l’entreprise, la gestion d’un groupe – avec son frère Yves – qui s’est agrandi au fil des années pour devenir Phida Invest et comprendre Lausanne-Sport, Grand Chelem, G.Dentan et Setimac. Près de quatre cent cinquante salariés. Il sourit quand on lui dit qu’en alliant sport et entreprise, il est un peu le parrain de la région. «Avec mon frère, je crois que nous avons su nous entourer de gens sains. Les développements de l’entreprise se passent agréablement, mais…» Mais? «Mais ce travail m’a fracassé autant qu’il m’a plu. Mon activité mon manque de recul, mon souci d’être toujours présent, donc toujours au bout du fil, à toute heure du jour et de la nuit, ont envahi mon territoire privé. Depuis que j’ai été dans le coup avec Lausanne-Sport, en 2007, j’ai saoulé ma famille, mes amis, c’est devenu terrible. Si je pouvais changer quelque chose, ce serait ça: être plus respectueux de la maison, des miens. Surtout que ni Laurence – mon épouse est libraire, cultivée, grande lectrice, tout à l’opposé de moi – ni mes enfants ne s’intéressent au football ou au club. L’autre jour, à table, ils ont vaguement fait allusion au fait que nous pourrions être promus. Mais on ne peut pas dire que ça les passionne, et j’accepte, c’est la vie!»

Chaque jour une prière

La vie, c’est aussi le vide, soudain, profond, dans lequel il s’est trouvé précipité il y a un an et demi. «La dépression m’a arrêté plusieurs mois. Je ne suis pas fait pour autant de responsabilités, pour les emmerdes, et j’ai subi une sursaturation de la bêtise, de la connerie humaine omniprésente. C’était trop pour ma tête et mon corps. J’étais courbé.» Puisque tout est expérience, dans le fond, et que pour faire une vie ample de président et entrepreneur quinquagénaire il faut de tout, Alain Joseph regarde ces mois de blocage avec philosophie: «C’est un événement exceptionnel, j’ai rencontré le moment où plus rien n’est possible alors que juste avant, j’étais sur tous les fronts. Ce qui m’a aidé, c’est ma famille, les gens bienveillants, les médicaments. J’en suis sorti mais je n’ai pas retrouvé la même énergie.» D’autant plus que ces dernières années, une globulonéphrite aiguë a poussé Alain Joseph dans les bras de la cortisone à hautes doses. «Je ne suis pas en danger mais toujours en traitement. Je dois faire moins de choses. Choisir mon rythme.»

Faire moins, mais quand même quelque chose pour les autres. Depuis 2012, Alain Joseph et sa famille hébergent pour des semaines ou des mois selon les cas, des enfants que Terre des hommes fait venir en Suisse pour des soins d’importance vitale. En ce moment, Ali, un petit Irakien, est là. L’entrepreneur s’est-il lancé dans ces projets – l’entreprise soutient aussi Terre des hommes directement dans les pays concernés, Bénin, Togo – pour soulager sa conscience d’homme privilégié? «Peut-être. Mais il y a surtout le souci de réparer l’injustice quand je la constate. C’est dur, c’est une déchirure inouïe quand les enfants repartent et qu’on sait où ils repartent, mais il n’est pas question d’arrêter. Je ressens pour ces enfants un amour immense.»

Chaque jour de sa vie, Alain Joseph prie. «Depuis mon adolescence je n’ai pas manqué un jour. Je prie seul. Je m’adresse à un dieu pour tous. Pour protéger ceux que j’aime. Laurence, les enfants Léo, Chloé, Anouk, Garance, et beaucoup d’autres personnes et d’autres enfants. Pour dire merci, oui, merci.»

Et la promotion du Lausanne-Sport qui est acquise? «On a bien travaillé, mais je reste sensible à ce que je vois sur cette planète et je mets ces succès à leur juste place dans ce monde impitoyable où je croise des mendiants infirmes dans les rues de la ville. Je ne passe pas devant eux sans leur donner quelque chose, parce que ça ne changera pas ma vie mais la leur, un tout petit peu…» (24 heures)

Créé: 06.05.2016, 12h25

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