La lutte suisse marque les tatouages à la culotte

Fête fédéraleVisibles sur les avant-bras de certains athlètes, les tatouages font grincer des dents une partie du milieu réuni à Zoug.

Michael Bless porte de nombreux tatouages, dont certains débordent sur les avant-bras, ce qui n’est pas du goût de tous.

Michael Bless porte de nombreux tatouages, dont certains débordent sur les avant-bras, ce qui n’est pas du goût de tous. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

En l’an de grâce 1971, trois lutteurs portant des cheveux jugés trop longs furent exclus de la Fête régionale de lutte de Suisse occidentale. Otto Brändli, alors directeur technique de l’événement, avait des idées bien arrêtées: «Quiconque porte des cheveux longs transpire davantage et peut de fait moins bien réfléchir.» Selon l’instance dirigeante, la symbolique de la tignasse masculine empoisonnait l’image du pays et sapait le sentiment d’appartenance à la mère patrie.

Ainsi va le milieu de la lutte, attaché à une forme d’archaïsme assumé et réfractaire aux diktats de son époque. Depuis quelques années, l’association fédérale est confrontée à un problème qu’elle ne sait par quel bout de la culotte emmancher: le tatouage. Les lutteurs sont, au grand dam de l’intelligentsia de la sciure, les produits de leur temps et certains arborent ainsi des motifs à l’encre indélébile sur la peau. Tant qu’on ne les voit pas, rien à redire. Mais gare aux débordements sur les membres visibles des colosses en bras de chemise.

Une grande hantise

C’est par exemple le cas de Michael Bless – ou plutôt Bless Michael, s’il s’agit de ne vraiment froisser personne à la lecture du présent article –, lutteur appenzellois de premier plan. L’homme de 33 ans, qui aime écouter du Metallica et boire du Coca selon son site internet personnel, est couvert de tatouages. L’entier du dos – jusque-là ça va encore – mais aussi les épaules, les biceps et même quelques débordements sur les avant-bras.

Pas du goût de certains vieux de la vieille, à cheval sur la tradition. Ainsi l’ancien lutteur Otto Seeholzer, policier à la retraite de son état et surnommé le «Taureau de Bümpliz» du temps de sa splendeur, a poussé un coup de mufle lors de la dernière assemblée générale des délégués à Saint-Gall, en septembre dernier. «Mon opinion est que la lutte suisse devrait rester exempte de tatouage, a-t-il grogné. Je pose la question suivante: la mode des tatouages nous correspond-elle vraiment? Nous sommes connus pour être un peuple conservateur. Les clichés ont une haute valeur symbolique. Si ces symboles disparaissent, nous ne deviendrons rien d’autre qu’un sport comme les autres.»

C’est là la plus grande hantise de la lutte suisse. Dénaturer son image de culture populaire au profit du sport business. C’est ainsi que toute forme de publicité est interdite dans l’arène de la fête fédérale et que les lutteurs ne touchent aucune rémunération en espèces. Non, uniquement des prix en nature, à côté du Siegermuni (Kolin, un bovin de 1200 kilos réservé au roi de la fête ce week-end à Zoug), on trouve un jacuzzi, une moto, une machine à laver, des meubles traditionnels en bois ou encore des cors des Alpes ou des cloches. Si les meilleurs lutteurs se voient immédiatement proposer de juteux contrats publicitaires, ils restent théoriquement du moins des amateurs, avec une activité professionnelle à côté de leur implication sportive.

Revenons à nos tatouages. «C’est un vrai débat, explique Stefan Hofmänner, voix de la lutte sur SRF et star de la télévision alémanique. Disons que 50% des gens qui ont leur mot à dire, les vrais puristes, ont de la peine avec les tatouages. Pour eux, c’est là l’expression d’un mode de vie qui ne correspond pas aux valeurs de la lutte. La tradition est inflexible à leurs yeux. Et puis il y a les autres, plus ouverts, qui estiment que la tradition doit évoluer avec son temps. Lorsque l’interdiction des tatouages a été soumise au vote, une large majorité de l’assemblée des délégués a refusé une telle extrémité.»

Michael Bless, lui, n’a que faire des persifleurs. «Ça ne m’atteint pas, qu’ils s’énervent seulement, sourit l’intéressé. Pour moi, les tatouages sont une affaire hautement personnelle qu’aucun règlement ne devrait stigmatiser. D’ailleurs, avec ma chemise appenzelloise, je suis bien plus respectueux de la tradition que d’autres lutteurs sans tatouages apparents.» «Les valeurs sont bien plus importantes que le paraître, reprend Stefan Hofmänner. Il s’agit d’être humble dans la victoire et grand dans la défaite. De ce point de vue-là, Michael Bless est aussi exemplaire qu’irréprochable.»

Choisir ses combats

À défaut d’ouverture au compromis, le combat des anciens semble perdu d’avance. D’autant plus que les premiers garants des traditions sont les lutteurs eux-mêmes, bien conscients de l’héritage qui leur est dévolu. «Lorsque Matthias Sempach est devenu roi de la lutte, il aurait pu vivre uniquement de ses contrats publicitaires, raconte Hofmänner. Son manager voulait d’ailleurs l’en convaincre mais Sempach a refusé. Il préférait continuer à bosser à 60% comme boucher, pour 3500 francs par mois.» Des contrats publicitaires engrangés personnellement par les lutteurs, la règle veut que 10% de ces montants soient reversés à la fédération pour promouvoir la relève.

Comme quoi, la lutte suisse a de belles valeurs à revendre. À condition de savoir choisir ses combats.

Créé: 20.08.2019, 21h24

Le premier coming out?

Jamais un lutteur helvétique, en activité ou à la retraite, n’a assumé son homosexualité au grand jour. Pas étonnant dans ce milieu ultrapatriarcal qui glorifie le corps du mâle en canon de virilité. Depuis quelques jours toutefois, une rumeur court bon train. Relayée par plusieurs médias alémaniques, elle prétend qu’au terme des joutes zougoises un lutteur de premier plan fera son coming out. Voilà qui ressemble à une occasion en or pour ce milieu de prouver qu’il est plus ouvert et tolérant qu’on veut bien le croire. F.MR

Articles en relation

Trois sœurs de Moudon s’éclatent dans la sciure

Lutte suisse Brigitte, Yolanda et Lynda Foulk pratiquent ce sport traditionnel et tordent le cou aux préjugés. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.