«Si on m’abat demain, un autre prendra le relais»

FootballLe journaliste ghanéen Anas est prêt à se sacrifier pour la quête de la vérité. Il s’est confié dans un grand hôtel de Lausanne.

Pour recevoir le prix saluant son travail d’investigation, Anas Aremeyaw Anas est apparu sur la scène de l’Hôtel Beau-Rivage, à Lausanne, le visage dissimulé par un rideau de perles.

Pour recevoir le prix saluant son travail d’investigation, Anas Aremeyaw Anas est apparu sur la scène de l’Hôtel Beau-Rivage, à Lausanne, le visage dissimulé par un rideau de perles. Image: Reuters

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Lorsqu’il s’avance sur la scène du Beau-Rivage, Anas Aremeyaw Anas a le visage caché derrière un élégant rideau de perles. Ce masque surprenant lui donne des allures de créatures chimériques. Personne ne peut, ne doit connaître son apparence. Sous les applaudissements nourris de la salle, il revit une énième fois cette scène qu’il a tant redoutée.

Celle de cette vieille BMW bleue, moteur encore fumant, encastrée dans la devanture d’un magasin du quartier de Madina, à Accra. Les deux hommes qui s’approchent du conducteur, les coups de feu. Puis les trous béants dans la nuque et le torse de son collègue journaliste, de son ami, Ahmed Hussein-Suale, assassiné parce qu’il était à la recherche d’une vérité qui dérange.

«Quand j’ai vu sa photo apparaître en grand sur l’écran, j’ai ressenti un choc, explique Anas quelques heures plus tard. J’ai commencé à réaliser que ma vie allait désormais recommencer, sans lui. C’est terrible de ressentir ce vide.» En ce soir de janvier, le Ghanéen a reçu à Lausanne un prix saluant son travail d’investigation dans les bas-fonds du football. Une reconnaissance qui a pris une signification plus grande encore cinq jours après la mort de son camarade de lutte.

«Il est tombé au combat»

«Il aurait dû être assis dans la salle ce soir, mais malheureusement il n’est plus là», lâche-t-il d’une voix douce et posée. Il a retiré son masque et nous reçoit dans la chambre d’un palace lausannois. Assis sur son lit, le regard dans le vide, il poursuit: «Je suis très heureux d’avoir pu lui dédier ce prix. Peu importe où il se trouve maintenant, il m’a certainement vu de là-haut et je pense qu’il est fier de moi. Ahmed était un soldat de la vérité. Il est tombé au combat.»

Au Ghana, Anas dirige une équipe de journalistes œuvrant sous couverture au sein d’une équipe surnommée «Tiger Eye’s» (l’œil du tigre). Ces dernières années, leurs enquêtes ont secoué les fondements de la société africaine. Ils ont traité de multiples sujets allant du sacrifice d’enfants albinos à l’esclavage sexuel. L’approche est toujours la même. Anas et ses collègues utilisent des caméras cachées pour jeter la lumière sur de sombres affaires. En 2015, ils ont révélé un scandale de corruption à large échelle dans le système judiciaire. Une trentaine de juges, dont certains officiaient à la Cour suprême, ont été suspendus après avoir été éclaboussés.

«Tiger Eye’s» s’est fait connaître au monde entier l’été dernier en s’attaquant au sport roi par excellence: le football (voir ci-dessous). Le documentaire «Number 12» a épinglé plus de cinquante arbitres sur le continent africain. Un Kényan, qui devait siffler à la Coupe du monde quelques jours plus tard, figurait notamment parmi les officiels corrompus. Il avait accepté un pot-de-vin pour influencer directement un match.

Cette enquête, réalisée pour la BBC, est remontée jusqu’aux plus hautes sphères du football mondial. Kwesi Nyantakyi, président de la Fédération ghanéenne et membre du conseil exécutif de la FIFA, avait accepté à Dubaï 65'000 dollars «d’argent de poche» des mains d’un présumé cheikh dans le cadre d’un hypothétique contrat de sponsoring. Un piège fructueux mis en place par Ahmed Hussein-Suale.

«Un nouveau système est désormais en place. Est-ce que ces changements seront viables sur le long terme? C’est impossible à dire. Tout ce que je sais, c’est que les nouvelles personnes en place se savent observées»

Depuis la diffusion du reportage, Kwesi Nyantakyi a été banni à vie par les instances du football. «Les répercussions ont été importantes, résume Anas Aremeyaw Anas. Même si les poursuites judiciaires n’ont pas encore débuté, de nombreux arbitres et dirigeants ont été licenciés. Un nouveau système est désormais en place. Est-ce que ces changements seront viables sur le long terme? C’est impossible à dire. Tout ce que je sais, c’est que les nouvelles personnes en place se savent observées. Nous resterons attentifs.»

Pour révéler ce système de corruption, l’équipe d’Anas a payé le prix ultime. Le journaliste s’est envolé pour la Suisse quelques heures seulement après avoir enterré son collègue. Pour des raisons de sécurité, il n’a pas pu quitter son hôtel à Lausanne. Son aller-retour à la cérémonie s’est fait sous étroite surveillance. Anas est encore reclus dans sa chambre alors que les convives font la fête dans un élégant salon au rez-de-chaussée.

De toute manière, il n’a pas la tête à la fête. Le luxe apparent paraît presque absurde. «Je ne sais pas même comment s’appelle ce palace. Je suis dans une prison dorée. J’y ai vécu des heures pénibles, à me retourner sans cesse dans mon lit. Je réfléchis encore et encore. Qu’est-ce que j’aurais pu faire différemment pour prévenir son assassinat?» Tout s’était accéléré depuis le début de l’année. Kennedy Agyapong, un député ghanéen du parti au pouvoir (le Nouveau parti patriotique), avait divulgué l’identité d’Ahmed Hussein-Suale, faisant circuler sa photo à la télévision. Le politicien avait même promis de l’argent à celui qui le tabasserait. Malgré sa peine profonde, Anas refuse de porter des accusations hâtives. «En tant que journaliste d’investigation, je suis uniquement attaché aux faits. Je suis très prudent. M. Agyapong est un suspect… au même titre que moi.»

Une armée sans fin

Anas le répète à plusieurs reprises: ils n’abandonneront jamais ce travail d’enquête. Leur collègue ne doit pas être mort en vain. «J’ai toujours sacrifié ma liberté pour celle des autres. En espérant que la société pourra s’améliorer, aller de l’avant. La postérité ne nous pardonnerait pas si nous restions là, les bras croisés derrière le dos. Si nous arrêtons de nous battre, nous perdrons le combat. Cette guerre, nous ne l’avons pas commencée. Nous sommes une armée sans fin. Si quelqu’un m’abat demain, un autre Anas prendra le relais.»

L’enquête sur la mort d’Ahmed se poursuit. La semaine dernière, six suspects ont été appréhendés. Le vrai coupable sera-t-il jugé un jour? «Je l’espère au plus profond de moi», martèle le journaliste en pesant chacun de ses mots. «Par nature, aucun gouvernement du monde ne veut avoir du sang sur les mains. Ils devront se remonter les manches pour trouver les coupables. Je prie pour qu’ils y parviennent.» Dans ses yeux, la flamme est intacte malgré le chagrin. L’assassinat de son ami n’a fait que jeter de l’huile sur le feu. (24 heures)

Créé: 12.02.2019, 07h37

Le football, cette «grande mafia»

De son propre aveu, Anas n’a jamais été un grand fan de football. Il a pourtant décidé d’enquêter dans le milieu après la tragédie du stade d’Accra en 2001. Les grilles de l’arène étaient restées fermées durant une bousculade, causant la mort de 120 personnes. «Ce jour-là, j’ai réalisé que quelque chose clochait avec les instances de ce sport. J’ai voulu rendre hommage aux victimes décédées.» Son documentaire «Number 12» a révélé un système pandémique de corruption dans le football. Ses révélations ont eu des répercussions jusqu’au conseil exécutif de la FIFA (voir ci-dessus).

Un reportage qui a aussi causé la mort de son collègue Ahmed Hussein-Suale, abattu mi-janvier dans les rues de la capitale. Pour Anas Aremeyaw Anas, les liens entre cet assassinat et le milieu des paris sportifs sont évidents. Son regard se tourne vers l’étranger. «Dès qu’il y a de l’argent en jeu, les gens sont prêts à tout. Même à tuer. L’or vert est désormais indissociable du sport et donc du football. Ce sport est une grande mafia. Les parieurs n’ont aucun remords à influencer les matches, à gâcher la beauté du jeu. La menace pourrait venir de n’importe quel continent.»
Cette mondialisation du football – et des réseaux financiers qui l’entourent – rend presque utopique l’espoir de connaître un jour la vérité sur cette affaire. Anas Aremeyaw Anas est réaliste: «Il est impossible de remonter le courant jusqu’à la source.»

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