Rafael Nadal: une ténacité record

TennisAu terme d’une finale superbe, l'Espagnol a remporté son dix-neuvième titre du Grand Chelem, à une unité de Federer.

Rafael Nadal a triomphé de toutes les prophéties, jusqu’aux plus funestes.

Rafael Nadal a triomphé de toutes les prophéties, jusqu’aux plus funestes. Image: AFP

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Il y a dix ans, on lui prédisait une carrière à la James Dean, stoppée nette au bout d’une course folle, dans un craquement de genou, après avoir magnifié la fureur de vivre. André Agassi avait eu la sentence la plus célèbre: «Rafa tire des chèques en blanc sur sa santé.» Mais de toutes ces funestes prophéties, une seule s’est réalisée: le garçon perd ses cheveux, comme son grand-père. Toutes les rumeurs qui ont couru à son sujet (blessure, dépression, trac, dopage) se sont essoufflées avant lui, au bord du ridicule ou devant un tribunal.

Et voilà Rafael Nadal, 33 ans, fièrement campé sur ses vieux genoux élimés, un dix-neuvième trophée du Grand Chelem dans les bras, qui déclare: «Je joue au tennis parce que j’aime ça. Parce que j’y trouve mon bonheur. Or le tennis, ce ne sont pas seulement les tournois du Grand Chelem. Je le répète, je suis très honoré d’appartenir à ce moment de l’histoire et j’espère encore gagner de nombreux titres. Mais ce n’est pas au record que je pense quand je pars m’entraîner. Ce n’est pas ça qui me rend heureux.»

Chiffre et héritage artistique

Devant la foule qui l’acclamait, qui le chérissait comme l’un des siens, Cochise en col blanc, Nadal a confessé «l’une des émotions les plus vives» de sa carrière. L’intensité du soulagement fut à la mesure des angoisses que son adversaire avait su attiser, dans un duel fantastique que l’Espagnol a d’abord dominé «facilement» avant que, perdu pour perdu, épuisé et dépité, Daniil Medvedev ne commence à lâcher ses coups, tous ses coups, «des coups de grand maître des échecs», s’est émerveillé John McEnroe. C’est ce que Philippe Bouvard appelle le stade jubilatoire de la désillusion (7-5 6-3 5-7 4-6 6-4).

Évidemment, l’hiver sera rude pour les fans de Federer, que ce record suprême obsède autant qu’il contrarie: on lui trouve les charmes de l’imparable (le meilleur, noir sur blanc) tout en lui suspectant des aspects réducteurs et vulgaires, bassement pragmatiques, face à l’héritage artistique du Maître. C’est pourquoi l’élection du plus grand joueur de tous les temps atteindra l’an prochain un paroxysme inespéré, peut-être unique dans l’histoire du tennis: «Nous n’avons pas fini de nous écharper», s’est esclaffé Mats Wilander…

Les prophéties ont repris sans attendre, dès l’avènement de Nadal. On lui prédit maintenant un destin à la Keith Richards, droit dans ses baskets en croco, capable de subjuguer jusqu’à 70 ans avec les mêmes effets de manches: lift puissant, fouetté du poignet, petite caresse subtile. John McEnroe prédisait sur ESPN: «Rafa pourrait égaler le record de Federer dès l’an prochain. À en juger par son état de forme, il n’y a aucune raison de penser qu’il ne puisse pas jouer encore longtemps à ce niveau. Comme il n’y a aucune raison de penser que Nadal et Djokovic ne puissent pas dépasser Federer. Je ne prétends pas que Roger ne gagnera aucun titre, mais il aura plus de mal à battre ces deux-là.»

Nadal a encore rappelé la blessure qui l’avait frappé en avril, et le découragement que ces rechutes continuelles avaient insinué dans sa psyché. «Je suis resté deux heures dans une chambre d’hôtel, assis sur un lit, à trouver un sens à tout ça, les coups d’arrêt, les rééducations. Je ne pouvais pas continuer comme si de rien n’était, avec ces pensées négatives.» Durant toute sa jeunesse, l’Espagnol a cherché dans le travail et ses vertus abrutissantes un remède à ses névroses de compétiteur. Aujourd’hui, il semble trouver dans l’acceptation même du malheur une force qui a abandonné ses rivaux. De la bande des trois, il était le seul vaillant à New York, dans un contexte qui, d’ordinaire, met sa maniaquerie et ses ligaments au supplice.

Sur Eurosport, Ivan Lendl soutenait une hypothèse intrigante: «Je pense que la finale de Wimbledon a laissé des traces chez Djokovic et Federer. Psychiquement, avec l’impact de ce résultat sur leur carrière. Physiquement, avec les séquelles qu’occasionne toujours ce genre de combat, sans qu’on le sache tout de suite. Je l’ai vécu comme entraîneur en 2017 à Roland-Garros, où Murray a perdu un quart de finale extraordinaire contre Wawrinka. Depuis ce jour, le premier a subi une opération de la hanche et commence tout juste à rejouer, le second a subi une greffe au genou et retrouve tout juste son niveau d’avant. J’ai hâte de voir comment Nadal récupérera de son tournoi…»

Peu lui importe, manifestement: il y a dix ans, ces mêmes prophéties l’envoyaient à la pêche ou sur une chaise roulante. Nadal n’en dit rien mais il n’a pas oublié. Il fait juste semblant.

Créé: 10.09.2019, 07h18

L’étrange Daniil Medvedev

Tout chez lui semble déstructuré et «pas fini». Avec ses longues jambes émaciées et ses petits sauts quand il frappe, Daniil Medvedev ressemble à un poulain dans un pré. C’est comme sa balle: elle paraît neutre, voire inoffensive. En d’autres termes, aucun joueur du monde n’a développé des apparences aussi trompeuses de lenteur, de gaucherie et d’innocence, que ce faux calme au passé (quoique…) de casseur. Au comble de sa grâce, Medvedev a survolé le quatrième set dans un relâchement total, avec un tennis d’une pureté et d’une intelligence hors norme. Au bout de presque cinq heures, des milliers d’Américains ont fini par le voir autrement, et lui trouver une forme de génie obscur. John McEnroe: «Ce type est un grand maître des échecs. Il peut gagner cinq ou six Grand Chelem les yeux fermés. Ma réserve concerne son physique: il est tellement maigre qu’on l’image mal frapper des heures contre les brutes. À tort.» Mats Wilander renchérit: «Je pensais que Wawrinka le battrait. Mais Medvedev l’a amené à montrer le pire de lui-même.» Le Russe prend acte: «Je sais que quand je joue bien, je peux battre presque tout le monde. C’est vraiment important pour moi de ressentir ça. Il m’a fallu beaucoup de temps.» CH.D.

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