L’autre Route du Rhum, celle de Jacques Valente

VoileLe Genevois, greffé d’un rein, devait arriver cette nuit en Guadeloupe après 30 jours de mer, loin des cadors. Pour lui, l’exploit est de taille.

Jacques Valente est allé au bout de son rêve: «Pour dire merci à la vie. Pour dire merci à Laurence qui m’a sauvé la vie en me donnant un de ses reins.»

Jacques Valente est allé au bout de son rêve: «Pour dire merci à la vie. Pour dire merci à Laurence qui m’a sauvé la vie en me donnant un de ses reins.» Image: ERWAN PELISSET/EPMEDIAS

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Francis Joyon, grand vainqueur de la Route du Rhum, ne s’est pas retourné. L’a-t-il seulement aperçu, ce petit monocoque toutes voiles dehors, filant cahin-caha vers Pointe-à-Pitre? Ainsi va la Route du Rhum qui s’étend dans le temps, permettant à chacun de vivre son quart d’heure de gloire. Quand les destins des marins se croisent comme les trajectoires des bateaux, on prend mieux la mesure de l’écart qui sépare les Formule 1 des mers des monocoques plus modestes. Tandis que le Français rentrait avec son Maxi Trimaran Idec Sport à Saint-Malo, en convoyage, le navigateur genevois Jacques Valente poursuivait sa longue route vers Pointe-à-Pitre.

Loin des flonflons

C’est sans doute un peu dur pour le moral que d’imaginer que la course est presque finie alors qu’on est encore planté au milieu de l’Atlantique. Dans la capitale guadeloupéenne, le gros de la troupe a déjà touché terre depuis longtemps. Les flonflons, la fête, les podiums, tout s’est évaporé dans la nuit caribéenne. Même la distribution des prix à déjà eu lieu, avec ses moments forts tandis que l’on est encore en plein effort.

Entre deux grains, Jacques Valente ne verra pas Francis Joyon et François Gabart, réunis sur scène, pour un hommage mérité après un final de folie (7 minutes d’écart). Il ne trinquera pas avec Alan Roura, barbu heureux de sa 7e place. Il ne félicitera pas Paul Meilhat, vainqueur en Imoca, un poil gêné par son hold-up réalisé sans accroc aux dépens d’Alex Thomson, victime de Morphée alors qu’il avait course gagnée. Tous ces cadors ont eu leur dose de lumière. Et ils sont pour la plupart repartis vers des cieux moins cléments que ceux de la Guadeloupe.

Reste donc les autres. Tous ces amateurs qui se sont fait un point d’honneur d’en terminer. Parce que c’est aussi ça la magie du Rhum. Des hommes, des femmes, un bateau, un océan, et mille et une histoires à raconter. Il y sera souvent question de courage, de peurs, de joie, de dépassement de soi. «Pas question de lâcher», nous avait dit Jacques Valente avant de larguer les amarres. Je vise un podium dans la catégorie Vintage des Class40 mais je veux surtout aller au bout de mon rêve. Pour dire merci à la vie. Pour dire merci à Laurence qui m’a sauvé la vie, justement, il y a dix ans en me donnant un de ses reins.»

Pour tenir le coup, le Genevois avait fait le plein d’énergie en Bretagne. Alors qu’il avait reçu la visite à bord de Après c’est trop tard de jeunes enfants malades, il s’était nourri de leurs sourires et de leurs forces. «Quand j’aurais un petit coup de mou, je penserai à vous pour retrouver de l’énergie», leur avait-il confié. Les gamins ont dû avoir les oreilles qui sifflent tant cette Route du Rhum n’aura épargné personne. Et encore moins ceux qui se sont hâtés lentement entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre.

Après le départ, le 5 novembre, la flotte a fait face à trois grosses dépressions. Jacques Valente a alors fait le gros dos. Avec une obsession, préserver son bateau et sa personne. C’est donc en très bon marin qu’il a louvoyé dans les déferlantes du golfe de Gascogne avant de faire escale à la pointe nord de l’Espagne. C’était juste avant qu’un quatrième coup de vent, encore plus violent, ne cueille les concurrents les plus lents. Joint mardi matin, il confirmait que rien n’avait été simple à bord de son monocoque de 12 mètres. «On dit que la Route du Rhum, ça se mérite? Eh bien ce n’est que le prénom! Punaise, celle-là, on s’en souviendra.»

Un trop-plein d’émotions

C’est donc dans la nuit de mardi à mercredi que Jacques Valente devait couper la ligne d’arrivée après plus de trente jours de course et mettre un point final à cette aventure d’une vie. L’émotion est palpable à bord de Après c’est trop tard. «J’ai presque trop de choses à raconter, souffle-t-il. Même s’il est un peu d’occasion, le bonhomme va bien. Il faudra sans doute faire un service pour remettre tout en ordre. Le moral, lui, revient et tout va bien. Vivement le ti-punch!»

Il y a aura du monde pour trinquer avec ce concurrent pas comme les autres. Le CHU de Pointe-à-Pitre, avec lequel il a tissé des liens il y a quatre ans après une traversée hors course, l’attend de pied ferme et a déjà débouché le rhum et pressé le jus de citron vert. Il y aura aussi Laurence, l’amie d’enfance qui lui a fait «le plus beau des cadeaux». Une arrivée royale, donc. Et tant pis pour ceux qui sont déjà repartis sans se retourner.

(TDG)

Créé: 04.12.2018, 22h10

Un chrono comme au bon vieux temps

Jacques Valente aura mis trente jours pour traverser l’Atlantique. Très loin des sept jours de Francis Joyon et son multicoque géant. Loin également de Yoann Richomme (en Class40, celle de Valente) qui a passé 18 jours en mer. Avec son vieux bateau, le Genevois ne régatait pas dans la même catégorie que les cadors sur cette 11e Route du Rhum. Son chrono fleure bon les années 80, lorsque les premiers aventuriers solitaires s’élançaient sur ce parcours inauguré en 1978. Cette année-là, Mike Birch avait mis 23 jours pour rallier Saint-Malo à Pointe-à-Pitre. Sur la ligne il avait devancé Michel Malinovsky de 98 secondes. Le mythe fondateur d’une transat pas comme les autres car ouvertes à tous. Le Rhum, c’est un tiers de professionnels pour deux tiers d’amateurs. Il n’est donc pas étonnant de constater de telles différences de temps au sein même d’une classe de bateaux.
Dans l’histoire, la palme de la lenteur revient au Français Jacques Delafon. En 1978, il avait mis 34 jours pour traverser. Ce record pourrait bien être battu cette année par le dernier Class40 encore en course, celui de Loïc Le Doyen, pointé à plus de trois jours et demi de l’arrivée. G.SZ

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