Une savante hiérarchie pour l’unité de la Suisse

Football - Mondial 2018Dans un groupe, chacun a un rôle plus ou moins en vue. Un ordre s’établit pour la réussite de tous. La Suisse l’a compris.

Le capitaine Stefan Lichtsteiner (à droite), Valon Behrami, Granit Xhaka et Haris Seferovic sont les quatre leaders sur lesquels Vladimir Petkovic (à gauche) s'appuie pour assurer l'unité de l'équipe de Suisse.

Le capitaine Stefan Lichtsteiner (à droite), Valon Behrami, Granit Xhaka et Haris Seferovic sont les quatre leaders sur lesquels Vladimir Petkovic (à gauche) s'appuie pour assurer l'unité de l'équipe de Suisse. Image: KEYSTONE

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L’homme est un animal comme un autre, pas de raison qu’il échappe à sa condition. À vivre en communauté, il éprouve les limites d’un ordre qui s’établit, naturellement ou pas. Au même titre que pour les poules dans une basse-cour ou pour un groupe de grands singes dans la savane, une hiérarchie plus ou moins claire s’installe, qui tisse les liens entre les uns et les autres. Il en va de même pour l’équipe de Suisse: il y a là beaucoup d’ego, mais qui ne sont pas tous égaux.

C’est la nature qui veut cela. Quand la hiérarchie n’est pas définie professionnellement par un titre ou un grade accordé, elle dessine ses contours de l’intérieur, comme si c’était indispensable. Pour une équipe nationale, c’est souvent quelque chose qui s’impose au sélectionneur. Pèsent dans la balance l’ancienneté, le caractère, les performances, les accomplissements: tout cela forme un statut que seuls quelques-uns vont finalement assumer, voire revendiquer. Les autres se contenteront de suivre les impulsions, sans être moins importants par ailleurs.

La patte de l’entraîneur

L’entraîneur peut lutter contre cet ordre naturel, ou favoriser les élans de certains en fonction de ce qu’il désire, pour le bien de tous.

Vladimir Petkovic le sait bien. En prenant la succession d’Ottmar Hitzfeld après le Mondial 2014, il a hérité d’une hiérarchie qui convenait à son prédécesseur. Il a mis deux ans pour s’en défaire. Il s’est d’abord séparé en douceur de certains anciens et a surtout profité d’un temps de jeu nul de Gökhan Inler en club (Leicester) pour écarter définitivement le capitaine de l’ère Hitzfeld, juste avant l’Euro 2016. Il n’agit pas comme cela avec tout le monde, Seferovic en est l’exemple. C’est la preuve d’un coaching qui évolue pour asseoir ses idées. En tout cas, cela a eu le mérite de redistribuer les cartes: par-delà certains remous vite calmés, l’équipe de Suisse semble se mouvoir dans une stabilité retrouvée. Cette alchimie est fragile.

Anthologie des problèmes

Elle n’a pas toujours existé. La génération dorée du Mondial 94 avait appris à oublier les querelles entre Romands et Suisses allemands pour le bien du groupe. Mais lors de l’Euro 96, la non-sélection pourtant logique d’Alain Sutter et Knup avait révolté la majorité du pays. Avec Kuhn à la barre dès 2001, il y a eu un bras de fer: c’était Sforza ou Vogel et c’est le Genevois qui avait gagné. Avant d’être rattrapé par l’histoire en 2007, Kuhn lui coupant la tête pour sauver la sienne. À ce moment, il y avait deux clans: celui de Frei (avec Hakan Yakin, Streller ou Cabanas) et celui de Vogel (avec Müller, Magnin, Senderos, Wicky). Les clans ne sont peut-être que l’expression des affinités légitimes au sein d’un groupe. Sauf quand elles débordent pour être malsaines et dire plus le conflit larvé que la différence enrichissante. C’est un art maîtrisé par Petkovic que d’avoir su lire les lignes de forces qui sous-tendaient «sa» sélection. Et d’avoir su en tirer les aspects les plus positifs, pour s’appuyer dessus.

«Je sais que j’ai affaire à des «stars», ils le sont tous plus ou moins, nous avait confié Petkovic en mars, en parlant des internationaux suisses. Après, ce qui m’importe, c’est comment ils sont ensemble, leur complémentarité.» C’est cette complémentarité si précieuse qu’il recherche en favorisant une certaine hiérarchie, qui se conjugue d’ailleurs au pluriel. De l’acceptation par tous de ces hiérarchies diffuses dépend souvent la réussite collective. Le secret est là.


Les quatre leaders de la sélection helvétique

Stephan Lichtsteiner
Le capitaine par nécessité

Avec 98 sélections désormais sous le maillot suisse, Lichtsteiner est de loin le plus capé des hommes de Petkovic. Au lendemain de l’éviction d’Inler, juste avant l’Euro 2016, c’est logiquement vers lui que le «Mister» s’est tourné. Pour deux raisons, qui tiennent autant aux qualités du joueur qui quitte la Juventus cette saison qu’à la bonne vie du groupe. D’abord, il coupait l’herbe sous les pieds des sceptiques qui ne trouvaient pas le sélectionneur assez «suisse», ni l’homme ni ses choix. Ensuite, en nommant un Lichtsteiner qui avait tenu en 2015 des propos équivoques sur les figures d’identification suisses («on n’en a vraiment plus beaucoup») quand Barnetta et Schwegler n’avaient pas été convoqués, il tournait définitivement la page de cet épisode. Depuis, le capitaine ne s’est plus aventuré sur ce terrain glissant, la paix est de mise en sélection. Bien vu.

Valon Behrami
L'âme de la sélection

Pour avoir connu une intégration compliquée au sein de la sélection suisse, dès 2005, Behrami s’est juré que plus personne ne vivrait cela une fois qu’il aurait pris du galon. Il s’y est tenu, admirablement, associant chaque nouvel appelé autour des valeurs collectives qui lui sont chères. Au fond, il est le vrai patron du groupe, son âme à tout le moins. C’est lui qui a aussitôt éteint le début d’incendie allumé par Lichtsteiner en 2015 (lire ci-dessus), en allant lui parler. Valon Behrami, c’est le grand frère de la sélection, celui qui défend l’unité du groupe contre toute attaque. Il est le lien naturel entre toutes les richesses de cette Suisse pluriculturelle. Il opère à l’interne et aussi devant les médias pour marteler son message de respect et d’union sacrée. Il a bien sûr l’oreille de Petkovic, parce que l’un et l’autre savent l’importance d’une vraie cohésion de groupe.

Granit Xhaka
Le futur patron

Granit Xhaka promène une forme de nonchalance qui confine à l’arrogance. C’est en tout cas l’image que renvoie pour certains le joueur suisse le plus cher de l’histoire (transféré à Arsenal pour 40 millions de francs). Il n’est pas cet homme-là. Il est au contraire l’héritier naturel de Valon Behrami, attentif lui aussi à la cohésion du groupe. Courtisé dans sa jeunesse par l’Albanie, voire le Kosovo ensuite, il a toujours choisi la Suisse sans hésitation. Et sans tourner le dos à ses origines, parce qu’il n’a aucune raison de le faire. Xhaka, c’est un leader en puissance, le patron pour longtemps du milieu de terrain (il a 25 ans), le futur capitaine de la Suisse sans doute. Si souvent utilisé contre nature en No 10 par Hitzfeld, il a été replacé à son vrai poste par Petkovic et il a brillé à l’Euro 2016 malgré son penalty raté contre la Pologne. L’avenir de la Suisse est assuré.

Haris Seferovic
Le chouchou pour le message

Sous Petkovic, l’attaquant vedette, le chouchou, c’est lui. Il est très peu aligné en club, à l’image de son temps de jeu à Benfica en 2018 (80 faméliques minutes)? Il a le soutien de «Petko» sous le maillot national. Et garde donc confiance en lui. «Avec moi, le sélectionneur sait ce qu’il a», a soufflé tout simplement le joueur mercredi. Il est vrai qu’il n’y a pas souvent eu une concurrence délirante pour le poste de buteur depuis plus de deux ans. Petkovic en a profité, en reconduisant Seferovic en titulaire malgré son manque d’efficacité, pour faire d’une pierre deux coups. Encore une fois malin. Il garde un attaquant intelligent en pleine motivation et il envoie un message aux autres: en dépit des aléas en club, ce soutien inconditionnel rassure ceux qui vivent passagèrement le même souci. Bien joué là aussi. Au brave Haris de se réveiller en buteur au Mondial. D.V.

Créé: 31.05.2018, 01h25

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