Le sommeil reste le meilleur coéquipier du marin solitaire

VoileSe reposer quand on est seul à bord est un exercice ardu mais indispensable. Les Suisses de la Mini Transat l’ont bien compris.

Simon Brunisholz sur son «lit» dort par tranches de 5 à 25 minutes. Il sait que le manque de sommeil peut faire des ravages.

Simon Brunisholz sur son «lit» dort par tranches de 5 à 25 minutes. Il sait que le manque de sommeil peut faire des ravages. Image: Jean-Guy Python

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Combien de temps ont-ils dormi depuis samedi? Peu. Très peu sans doute. C’est toujours ainsi lors des quarante-huit premières heures d’une course. Il faut jouer placé pour s’extirper de la meute. La tentation est grande de sauter une sieste pour mieux régler une voile et gagner deux dixièmes de nœud. Mais est-ce bien raisonnable? «Non!» répondent de conserve Patrick Girod et Simon Brunisholz. Les deux Romands engagés sur la Mini Transat ne sont pas du genre à vouloir jouer avec Morphée. Ils ont appris depuis deux ans à maîtriser la gestion du repos. Même si ce fut parfois dans la douleur.

«Mon accident lors de la Mini en mai 2014 est en grande partie due au manque de sommeil, avoue Patrick Girod. J’avais peu dormi sur la première partie de la course et je l’ai payé cher lors de la dernière nuit. Les conditions étaient tellement violentes qu’il était impossible de lâcher la barre.» Lessivé, en manque évident de lucidité, le Genevois avait confondu une balise et la bouée de la ligne d’arrivée. Il avait fini sa course sur des récifs, perdant son bulbe de quille et chavirant à cent mètres du but.

Se mettre en confiance

«Sur une Transat, ce n’est clairement pas une option de jouer avec le sommeil, nous disait-il avant de mettre les voiles. Il est capital d’anticiper les phénomènes météo pour ne pas se faire piéger. Bien gérer le sommeil et être dans le bon rythme sont deux objectifs prioritaires sur cette première étape. Je pars confiant et bien préparé. Le circuit de la Mini est très bien structuré, avec des épreuves de petites et moyennes distances qui permettent d’apprendre progressivement à mieux se connaître et à mieux définir ses limites.»

Egalement lancé à l’assaut de l’Atlantique, le Vaudois Simon Brunisholz reconnaît volontiers que le sommeil a toujours été l’un des aspects qu’il appréhendait le plus au moment de se lancer dans l’aventure de la Mini Transat. «Il a toujours été hors de question que je me mette dans le rouge, dit-il. Et à dire vrai, l’apprentissage s’est bien passé. Tout s’est fait de façon naturelle. Même si dormir seul sur un bateau n’est ni anodin ni facile. Il faut avoir confiance en soi, faire confiance au pilote automatique. Quand les conditions sont bonnes, c’est assez simple, mais quand ça «bastonne», c’est une autre histoire. Je me souviens que même François Gabart disait que ce n’était pas simple de trouver le sommeil quand son Imoca de 60 pieds filait à 25 nœuds dans les mers du Sud. Il avait eu besoin de temps pour se mettre en confiance.»

Actuellement dans le golfe de Gascogne, l’ensemble des concurrents bénéficie de conditions plutôt calmes. De quoi mettre en route le plan sommeil ordinaire du marin solitaire. «On va dormir par tranches allant de cinq à vingt-cinq minutes, explique Simon Brunisholz. Et au moins une fois par vingt-quatre heures, il faudrait pouvoir faire un bloc de trois heures de sieste au minimum. Ce n’est pas trois heures d’affilée, ça, c’est impossible. Ou ça voudrait dire que jusque-là, on aurait trop tiré sur la corde.

»Ces blocs de repos cumulés, c’est vingt-cinq minutes de sieste, un réveil, un rapide check du bateau et puis tu te rendors. Enfin, quand on dit dormir, c’est être sur sa bannette et fermer les yeux…»

En jetant un coup d’œil à l’intérieur de ces petits monocoques de 6,50 m, on comprend très vite que la vie à bord d’un Mini n’a rien de la vie de château. Si la chasse au poids est une obsession permanente – symboliquement, la veille du départ, Simon Brunisholz s’est coupé les cheveux: résultat? 45 grammes de lest en moins – les marins partent avec une cargaison de sommeil la plus lourde possible.

Eviter le coup de la panne

«Le corps a un réservoir de sommeil et on le remplit à ras bord avant d’être en mer, dit Simon Brunisholz. Ensuite, on essaie de ne jamais le vider et de le remplir régulièrement par petites doses.»

C’est le meilleur moyen d’éviter le coup de la panne et les désagréments qui vont avec. Hallucinations, angoisses, coup de massue et effondrement dans un sommeil long et lourd. Les marins au long cours, dans leurs récits, décrivent souvent des états seconds. Certains ont déjà vu des vaches marcher sur l’eau. D’autres ont passé plusieurs minutes à écouter leur bateau leur tenir un discours tout à fait crédible… «C’est tout cela que nous voulons éviter sur cette Mini Transat», avaient conclu les deux compères.

Après quarante-huit heures de course, sans doute ont-ils tenu parole. Cinq minutes par-ci, dix minutes par là…


Patrick Girod: «Ma grand-mère ne comprend pas»

«Ma grand-maman ne comprend pas. Mais elle n’est pas la seule. En réalité, peu de gens comprennent comment il est possible de ne dormir que par petites tranches.» Patrick Girod, comme son compère Simon Brunisholz, ne part pas en mer sans outils et connaissances sur le sujet du sommeil. «Dans le pôle de course Lorient Grand Large, nous avons suivi des cours avec des médecins spécialisés, précise le skipper de Nescens. Et j’ai moi-même la chance d’avoir dans mon entourage – un ami de la famille – quelqu’un qui exerce dans le domaine et avec qui j’ai énormément discuté depuis plus de deux ans.»

A l’occasion de la Route du Rhum 2014, le chronobiologiste Damien Davenne avait été longuement interrogé par l’hebdomadaire L’Express: «Notre besoin en sommeil est déterminé par notre génétique, c’est une composante de notre personne qu’il est impossible de modifier, tout comme notre capacité à résister à la privation de sommeil.» Patrick Girod, après une batterie de tests, a été classé dans la catégorie de ceux qui ont un seuil de tolérance à la fatigue assez élevé. «Le truc, c’est de ne pas abuser de cette capacité.», dit-il. Toujours dans L’Express, Damien Davenne donnait la clé: «Il ne faut absolument jamais essayer de résister au sommeil.» Un conseil surtout valable pour un conducteur automobile. Le marin, lui, ne peut pas ranger son bateau sur le bord de la mer. «C’est surtout cette capacité que les solitaires ont à s’adapter à des conditions extrêmes qui fascine, poursuivait le praticien. Je peux citer des marins tellement bien entraînés à la maîtrise de leur sommeil qu’ils sont capables, sur une mer régulière, de dormir quand le bateau descend de la vague. Ils se relâchent alors et s’endorment, et dès que le bateau remonte, les sensations physiques que cela entraîne les réveillent. Ce qui donne des microsommeils répétés de seulement 10 à 15 secondes, au mieux. Mais c’est suffisant pour récupérer et plus efficace que de lutter contre le sommeil.»

Patrick Girod n’en est qu’à ses débuts de coureur au large et ne s’amusera pas à ce genre d’exercice, promis. Sa grand-maman peut dormir tranquille. G.SZ (24 heures)

Créé: 21.09.2015, 19h29

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