Habtom Amaniel, un champion aux chaussures usées

Course à piedLe Veveysan de 29 ans a vécu la prison, l’injustice et l’exil. Sans moyens, il court à grandes foulées vers le bonheur.

Habtom Amaniel rêve de remporter un jour les 20KM de Lausanne.

Habtom Amaniel rêve de remporter un jour les 20KM de Lausanne. Image: CHRISTIAN BRUN

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Au début du printemps, personne ne le connaissait. Mais depuis ses succès au Tour du Pays de Vaud, Habtom Amaniel s’est fait un nom dans la région. Le Veveysan de 29 ans a fait main basse sur les étapes de Nyon, Moudon, Essertines, Champvent et Apples. Soit cinq victoires en autant de participations. De quoi épater son monde.

Rien à voir pourtant avec le parcours singulier du champion, dont l’histoire pourrait faire l’objet d’un livre. «Ma mère est décédée lorsque j’avais 3 ans, commence-t-il. Mon père était paysan. Nous vivions avec mes douze frères et sœurs dans une petite maison dans un village de montagne, en Érythrée.»

À 20 ans, il apprend ce que le mot «injustice» signifie. Contraint de rejoindre l’armée pour une durée indéterminée, il y passera finalement cinq ans. «Dans mon pays, tous les hommes sont obligés de faire leur service militaire, raconte Habtom Amaniel. Pendant deux ans, j’ai été éloigné de ma famille, sans possibilité de rentrer même une journée chez moi. Et lorsque j’ai demandé l’autorisation de revoir mes proches, on me l’a refusée. Bizarrement, ceux qui avaient de l’argent pouvaient rencontrer leur famille. Les pauvres pas. J’imagine que nos chefs prenaient des pots-de-vin en échange de quelques libertés.» Révolté, Habtom hausse le ton. On l’envoie alors se calmer en prison. Pendant deux longues années. Lorsqu’il en ressort, ses supérieurs lui permettent de revoir les siens à une seule reprise. Sans toutefois pouvoir rentrer chez lui.

Survie dans le désert

Après plusieurs mois supplémentaires sous les drapeaux, Habtom Amaniel revient à la charge et réitère sa demande de permission. Laquelle lui est à nouveau refusée. Trop, c’est trop, il décide de faire le mur. Il passe la frontière, direction le nord. C’est là que commence son périple vers l’Europe. Il traverse le Soudan pendant quatre mois, puis il remonte la Libye. Dans le désert, les gens meurent les uns après les autres. Lui tient le coup et poursuit sa route, malgré les corps qui jonchent le sol. Il embarque pour la Sicile, rejoint Rome, Chiasso et Lausanne, le 4 septembre 2015.

Rapidement, Habtom Amaniel se retrouve à l’Établissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM), à Gland. Et c’est là que le destin met sur sa route une bonne fée portant le nom de Catherine Colomb. «Lorsque je coachais des groupes d’athlètes au Centre sportif de Gland, je passais toujours par la gare, se souvient la dame au grand cœur. À chaque fois, je voyais des jeunes réfugiés qui traînaient là, désœuvrés. Alors, je me suis rendue au centre de l’EVAM. J’ai proposé de mettre à disposition mes mercredis matin, afin de créer une équipe de course à pied. L’animatrice qui se trouvait là a été enchantée par ma proposition. Si bien qu’une semaine plus tard, nous nous sommes retrouvés avec quinze requérants d’asile tout heureux de courir.» Un groupe dans lequel figure justement Habtom Amaniel.

Coach professionnelle, Catherine Colomb a ainsi permis à ces jeunes Africains de reprendre confiance, grâce à la course à pied. «Quand ils sont arrivés en Suisse, aucun ne courait, dit-elle. Ils logeaient dans des abris, ils n’avaient rien. Ni chaussures, ni équipement, ni activité. Les faire courir était une façon de les sortir de leurs abris.»

Sur la quinzaine d’athlètes, un seul a persévéré: Habtom Amaniel. Par bonheur, son épouse et sa fille, Saron (6 ans), ont pu le rejoindre à Vevey. «Je ne les avais pas vues depuis presque six ans, précise ce héros des temps modernes. Des conditions qui m’ont rendu triste. Aujourd’hui encore, je ne sais pas comment j’ai tenu. Je ne pourrais plus rester une semaine sans elles.»

Cette situation insoutenable a rendu le coureur plus fort. «Quand une course est dure, qu’il y a une montée, ce n’est jamais trop difficile par rapport à ce que j’ai vécu. Ce n’est que du plaisir. Désormais, j’ai toujours le sourire, car je suis heureux. J’ai une famille, je n’ai plus de problèmes, je peux courir et en plus, je suis une formation de peintre. Désormais, j’ai tout. Rien ne me manque. Maintenant, je suis comme tout le monde. Je me sens bien. S’il y a un souci, je relativise toujours, en fonction de mon vécu.» Le rêve d’Habtom Amaniel est de terminer sa formation et de pratiquer la course en parallèle. «Ma première motivation est de courir pour ma santé. Et si un jour je peux passer professionnel, ce serait formidable. J’aimerais gagner le semi-marathon de Lausanne et les 20 KM (ndlr: il a terminé 8e cette année, en 1h08’). Je pense que je dispose encore d’une grande marge de progression.»

«La Suisse me protège»

Le champion est même prêt à courir pour sa nouvelle terre d’accueil. «Je me sens aussi Suisse, car c’est ce pays qui me protège, développe-t-il, reconnaissant. Ma fille va à l’école à Vevey, elle maîtrise bien le français. Je travaille ici (ndlr: il possède un permis B) et je suis très touché de voir les autres coureurs venir me parler, me féliciter, lors des courses.»

Animé d’une force intérieure inébranlable, Habtom Amaniel a le mental et les jambes pour vivre son rêve. Mais paradoxalement, il n’a pas le matériel adéquat. À Apples, à l’issue de l’ultime étape du Tour du Pays de Vaud, le champion portait aux pieds des chaussures aux semelles usées. Trop humble pour demander quoi que ce soit, Habtom Amaniel préfère rester discret. C’est Catherine Colomb qui ose lancer un appel. «Ce n’est pas facile d’être toujours là pour le véhiculer sur les différentes courses ou de financer les inscriptions. Habtom a reçu une invitation pour le Lausanne Marathon, c’est déjà bien. Mais comme ses chaussures sont usées, on cherche un partenaire qui pourrait lui en fournir de nouvelles. Il aurait aussi besoin de massages de temps en temps, pour éviter les blessures.» Avis aux bonnes âmes prêtes à donner un coup de main à un champion qui le mérite.

Créé: 24.06.2019, 19h23

«Faire courir ces jeunes réfugiés était une façon de les sortir de leurs abris»

Catherine Colomb, coach qui a permis à Habtom Amaniel et à d’autres migrants de courir
(Image: CHRISTIAN BRUN)

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