Turquie-Suisse: dix ans après, le souvenir d’une soirée en enfer est tenace

FootballLe 16 novembre 2005, la Suisse s’était qualifiée pour le Mondial 2006 au terme d’un match qui a dégénéré. Grichting ne l’oubliera jamais.

Le traquenard. Au coup de sifflet final, les Suisses, à l’image de Christoph Spycher et de Valon Behrami, cibles d’un déluge de projectiles, s’engouffrent dans le tunnel qui mène aux vestiaires, pensant y trouver refuge…

Le traquenard. Au coup de sifflet final, les Suisses, à l’image de Christoph Spycher et de Valon Behrami, cibles d’un déluge de projectiles, s’engouffrent dans le tunnel qui mène aux vestiaires, pensant y trouver refuge… Image: Keystone

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C’est l’un de ces matches que tout amoureux de l’équipe nationale ne peut oublier, une défaite qui vaut presque toutes les victoires du monde. Nonante-cinq minutes d’insoutenable suspense que rien ne peut occulter. Oui, le Turquie-Suisse du 16 novembre 2005, barrage qualificatif pour la Coupe du monde 2006, est gravé dans les mémoires. Pour avoir permis à la Suisse de retrouver le Mondial après douze ans d’absence, mais pas que…

D’un match aller maîtrisé de main de maître quatre jours plus tôt par Johann Vogel et Cie à un match retour terminé par une dramatique bagarre dans les vestiaires – vraisemblablement commanditée par le sélectionneur turc Fatih Terim – cette double confrontation a marqué les esprits.

Dix ans après, elle dessine malgré tout de larges sourires sur les visages helvètes. Sauf sur celui de Stéphane Grichting, profondément marqué dans sa tête et dans sa chair par l’empoignade subie à sa sortie du terrain. Frappé par-derrière par un officiel turc, le défenseur valaisan s’était retrouvé avec le canal urinaire perforé. «J’en porterai des séquelles toute ma vie, nous confie-t-il aujourd’hui, cinq mois seulement après l’arrêt de sa très belle carrière. Pour tout un chacun, le souvenir est magique, mais pas pour moi. J’ai une cicatrice gravée dans mes entrailles, quelque chose qui me restera à jamais.»

Rien ne leur sera épargné

Evoquer ces douloureux moments pourrait être vécu comme un nouveau déchirement pour l’ancien joueur de l’AJ Auxerre, mais il le fait avec la lucidité et l’intelligence qui n’ont eu cesse de l’accompagner au fil de sa trajectoire sportive. Dans ses mots ne transpire aucune aigreur, mais un profond sentiment d’injustice. «J’ai eu des douleurs terribles, j’ai vécu des nuits agitées. Cela n’aurait jamais dû se passer. Le pire, c’est que le geste est demeuré impuni. Il y a eu pourtant foule de témoins, mais hélas aucun Suisse…»

Pour mieux comprendre toute la folie qui, en l’espace de cinq jours, s’est emparée de ce barrage, un flash-back est nécessaire. Grichting s’en charge lui-même: «Il y avait beaucoup de pression, car ces doubles confrontations sont à quitte ou double. Une Coupe du monde en Allemagne représentait un rêve pour tous. Et chacun d’entre nous, de Suisse ou de Turquie, voulait y aller. Dès le match aller, à Berne, nous avions montré que nous étions prêts. Nous avions mis beaucoup d’intensité.»

Au terme de l’une des rencontres les plus abouties de l’ère Kuhn, les Helvètes infligent un 2-0 à leurs adversaires grâce à des réussites de Philippe Senderos et du nouveau venu Valon Behrami, à peine 20 ans tous les deux. «Nous savions que nous avions alors parcouru plus de la moitié du chemin qui menait au Mondial, reprend Stéphane Grichting. Mais on était conscient, aussi, que le pire allait venir, que nous allions vivre l’enfer à Istanbul!»

Et pour cause, les Turcs sont bien décidés à mettre une immense pression sur les Suisses afin de leur faire perdre les pédales et, surtout, le capital de deux buts acquis dans la capitale fédérale. A leur arrivée sur le tarmac, les internationaux rouges à croix blanche comprennent vite que rien ne leur sera épargné.

«Nous y avons été tout de suite maltraités, se souvient le défenseur formé au FC Sion. En y repensant, je me dis que l’ASF a été littéralement dépassée par les événements. On aurait dit qu’elle avait organisé une course d’école! Rien n’était au niveau d’un barrage de Coupe du monde. Et nos hôtes nous ont placés dans les pires conditions, en nous faisant notamment patienter près de trois heures dans une pièce surchauffée avant de nous laisser franchir la douane. Ensuite, notre bus a reçu des œufs et des pierres à chaque carrefour, puis notre premier entraînement a dû être effectué dans le jardin de l’hôtel car on ne nous avait pas laissé nous entraîner ailleurs…»

«Il a couru, pas moi!»

Grichting narre les faits tels qu’ils avaient déjà été rapportés à l’époque. Il déplore aujourd’hui que «tout cela a pu être préparé en amont» et affirme que «ce ne serait pas arrivé à une grande nation du foot». Or, même si elle a disputé l’Euro 2004 et tenu tête à la France en éliminatoires, la Suisse est loin de faire partie des géantes. Elle va en avoir la confirmation à son arrivée au Stade Sükrü-Saraçoglu. «A l’échauffement, on a reçu tellement de pièces de monnaie sur la tête que j’aurais pu faire fortune rien qu’en les ramassant, ironise le Valaisan. Ensuite, nous n’avons jamais entendu l’hymne national. Il y avait une telle bronca, un tel vacarme que je me demande aujourd’hui s’ils l’ont vraiment diffusé.»

Chauds bouillants, les Turcs vont pourtant être refroidis après moins d’une minute de jeu, lorsqu’Alexander Frei débloquera le tableau d’affichage sur un penalty logique accordé par le courageux arbitre belge Frank De Bleeckere – lequel n’a pas répondu à nos sollicitations. Il faudra néanmoins patienter 94 minutes et cinq buts de plus (un pour la Suisse, quatre en faveur des Turcs) pour que les Helvètes valident leur billet à la faveur du nombre de réussites inscrites à l’extérieur.

Mais jamais ils n’auront le temps de savourer leur exploit. A peine le coup de sifflet final a-t-il retenti que, emmenés par Philippe Senderos, tous les joueurs présents sur le terrain se réfugient aux vestiaires. «Philippe avait senti tout au long de la rencontre qu’il n’était pas en sécurité sur ce terrain, lâche à présent Stéphane Grichting. Il savait son intégrité physique menacée. Il a couru, pas moi! En tant que remplaçant, je suis rentré tranquillement et me suis fait frapper…»

Une issue terrible

Une issue terrible, regrettable, que la modeste sanction de la FIFA, qui plus est réduite en appel, rend encore plus dramatique, amère. «On n’a pas retenu la leçon, soupire l’ancien international suisse. Si tout le monde avait fait son travail, la Turquie ne nous aurait pas éliminés de l’Euro deux ans plus tard. Peut-être serions-nous tombés au 1er tour, mais pas contre elle.» Pour en finir avec le souvenir tenace de novembre 2005, Grichting lâche: «Les Turcs n’avaient sans doute pas tout planifié dans cette histoire, mais ils étaient assurément prêts à en découdre. Dans leur tête, il n’y avait que deux options: soit ils se qualifiaient et c’était la fête, soit ils étaient éliminés et ça partait en castagne.»

Arnaud Cerutti


Du meilleur au pire, je n’oublierai rien de cette folie

On m’a dit: «Tu y étais, tu as suivi cela de l’intérieur, auprès de l’équipe, dans le stade, ce serait bien que tu racontes ce vécu-là.» Oui, c’est une bonne idée. Dix ans après, tout est clair et net dans ma mémoire. Tout est inoubliable, indélébile, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Du meilleur jusqu’au pire, je n’oublierai rien de cette folie.

Je crois d’ailleurs qu’elle n’a pas commencé en Turquie, mais à Berne, quelques jours plus tôt. C’était le match aller, ce fantastique 2-0. Touché dans son orgueil, Fatih Terim, omnipotent sélectionneur turc, s’était déjà emporté pour les quelques sifflets, stupides c’est vrai, qui avaient accompagné l’hymne turc. Puis avec Alexander Frei, qui lui aurait manqué de respect en le bousculant dans le couloir des vestiaires bernois. Ulcéré, il avait ensuite déversé son fiel sur une dame préposée à la vérification des accréditations, avant la conférence de presse d’après-match. Elle n’était sans doute pas très physionomiste, mais rien n’excusait cette affreuse colère et ces cris d’orfraie hurlés pour une accréditation qu’il avait justement oubliée. Il y avait dans la voix de Terim la promesse d’un enfer à venir, mais personne ne se doutait encore du guet-apens qui attendait la délégation suisse. Ce qui s’est passé durant ces quelques jours en Turquie, juste ensuite, je ne l’avais jamais vécu et ne le revivrai sans doute plus. Parce que toutes sortes de sentiments ont été convoqués, pêle-mêle, parce que dans la furie d’un soutien admirable, la fureur n’est jamais loin. On le vérifiera, malheureusement.

C’est à l’aéroport d’Istanbul que les turbulences organisées ont pris forme. Après coup, avec le recul, tout est apparu plus clair: tout était prémédité. De l’apparition du personnel aéroportuaire, bardé de banderoles «Welcome to Hell», aux tracas administratifs, en passant par l’égarement volontaire, le temps d’un soir, des sacs d’entraînement de la sélection helvétique… Il n’y avait que nos affaires, nous les journalistes qui suivions cette épopée, qui tournaient en boucle sur le tapis des bagages, à Istanbul.

La guerre psychologique s’était installée. J’ai le souvenir, pour avoir fait la queue à ses côtés durant de longues heures (oui, trois heures), du moment où Alexander Frei a enfin franchi le contrôle des frontières. Pour tromper l’ennui du zèle mesquin des officiers turcs, on comptait ensemble les minutes passées par chaque international devant le douanier, qui prenait son temps. Tout son temps! Est arrivé le tour de Frei. Il est resté plus de 25 minutes planté devant l’obscur tâcheron, manifestement investi d’une mission. Durant tout ce temps, celui-ci triturait le passeport du buteur suisse dans tous les sens, un sourire narquois lui barrant le visage.

Tout le monde est resté calme. A l’exemple de Köbi Kuhn, harcelé par quelques énergumènes de l’aéroport, dont les rictus déformés traduisaient facilement la teneur du hurlement. Comme pour les joueurs, c’est sous une pluie d’œufs et de cailloux que les deux cars des médias ont quitté l’aéroport.

Changement d’ambiance le lendemain. La diplomatie suisse était intervenue et c’est une gentille fillette qui a apporté des fleurs en guise d’excuse. Les bagages des Suisses avaient miraculeusement refait surface. L’embellie avant la tempête du match et le traquenard que l’on sait dans le couloir qui menait aux vestiaires. Le couloir de la honte.

C’est la veille de la rencontre, à l’occasion de la traditionnelle conférence d’avant-match, que j’ai vécu un moment qui me revient encore souvent en tête. A l’occasion de ces matches internationaux, on fait la connaissance des confrères. L’un d’entre eux, un jeune collègue turc, est venu vers moi. Il m’a glissé à l’oreille, en anglais, presque sous le sceau de la confidence: «Dis aux joueurs suisses de faire attention demain, quelque chose a été spécialement préparé par Terim…»

Je lui ai aussitôt demandé quoi, mais il a filé, dans une mimique presque désolée. Alors j’ai tourné et retourné cette phrase sibylline dans ma tête. Attention à quoi? Au match, à l’agressivité sur le terrain, au caillassage du car pour intimider, ce qui ne manquera pas concernant les deux bus de la presse suisse à l’arrivée au stade? Attention à quoi? En croisant Michel Pont, l’adjoint de Kuhn, je lui ai fait part de ce curieux avertissement.

Le fait est que personne ne pouvait imaginer le pire. Personne ne pouvait penser que dans ce stade chauffé à blanc, impressionnant chaudron, fabuleux porte-voix des espoirs de tous les Turcs, une baston en règle était sans doute déjà prévue par une minorité tapie dans l’ombre.

Comme la sélection suisse, nous avons quitté le stade protégés par une irréprochable escorte policière, sous un déluge de projectiles. Une escorte maintenue devant les hôtels et présente encore le lendemain, au moment de regagner la Suisse.

Un cordon de sécurité entourait cette fois les internationaux et tous les accompagnants à l’aéroport. Les formalités douanières ont pris trente minutes au total. Tout était providentiellement, devant la gravité de la charge, rentré dans l’ordre. Il faut croire que cela a suffi à la FIFA, prompte à fermer les yeux sur la question, avec ses pseudo-sanctions.

Moi, je n’oublierai jamais ce périple. N’étaient l’accueil, les cailloux et les horreurs de la fin de match, j’aurais gardé le souvenir de la plus incroyable démonstration de ferveur populaire dans un stade.

Mais il y a eu tout ça. Alors tout s’entremêle, comme dans un vertige. Un vertige qui demeure…

Daniel Visentini (24 heures)

Créé: 10.11.2015, 09h48

Patrick Müller: «C’était hallucinant, extraordinaire...»

Si évoquer Turquie-Suisse ravive des souvenirs douloureux pour Stéphane Grichting, c’est évidemment tout le contraire chez Patrick Müller, lequel n’a pas connu le même sort que son homologue en pénétrant dans les vestiaires. Pilier de l’équipe de Suisse entre 2004 et 2008, le défenseur genevois parle de son côté de «l’un des matches les plus marquants de ma carrière». Tant et si bien qu’il n’a pas vu filer les mois depuis novembre 2005. «Cela fait dix ans déjà?, interroge l’homme aux 81 capes internationales. C’est incroyable comme le temps passe vite. Je me souviens précisément de plein de choses de cette rencontre et des jours qui avaient précédé. Comme si c’était hier! Encore aujourd’hui, on me reparle souvent de ce voyage, on me pose beaucoup de questions.»

Le sexptuple champion de France reste marqué au fer rouge par l’ambiance du stade stambouliote. «Dans ma carrière, j’ai toujours vécu des atmosphères fabuleuses en Grèce et en Turquie, mais là c’était hallucinant, extraordinaire, dit-il. Le public était hostile, on n’avait pas entendu l’hymne national, mais ce contexte nous avait poussés à nous battre sur le terrain, à nous serrer les coudes. Lorsque Marco Streller a marqué le deuxième but, qui semblait nous garantir la qualification, on n’a même pas eu le temps de penser que c’était bon qu’on en ait encaissé un quatrième. Et, à la dernière seconde, nos adversaires ont encore bénéficié d’un coup-franc bien placé. C’était chaud, mais nous sommes passés… Ce match est en quelque sorte l’acte fondateur d’une belle aventure.»

Pour Müller, plus que comme une rencontre à l’issue dramatique, l’escapade sur les rives du Bosphore résonne en effet d’abord comme le fait d’armes d’une génération d’exception et comme le point de départ de l’histoire la menant jusqu’aux 8es de finale de la Coupe du monde 2006. «C’est une belle défaite qui nous a permis de vivre trois semaines exceptionnelles ensuite en Allemagne. Néanmoins, je suis conscient que ce qui est arrivé à Stéphane aurait pu m’arriver à moi aussi et je comprends qu’il n’ait pas les mêmes sentiments que moi aujourd’hui. Par chance, j’ai été parmi les premiers à rentrer au vestiaire. Au coup de sifflet final, on n’a pas trop compris ce qui arrivait, mais en voyant tout le monde courir, je n’ai pas réfléchi et j’ai couru aussi. Pourtant, je n’ai jamais eu peur durant les quelques heures passées là-bas…»

Peut-être l’ex-Lyonnais a-t-il été aidé par… le contrôle antidopage. Désigné par tirage au sort pour s’y soumettre, il a échappé à la majorité des soucis d’après-match. «J’étais dans une salle avec un médecin et d’autres joueurs, alors je n’ai pas tout vécu, confirme-t-il. Comme tout le monde, j’ai ensuite vu les fameuses images de la TV allemande montrant Philipp (ndlr: Degen) et Ludo (ndlr: Magnin) arrêter leur interview alors que l’on entend des cris et que quelqu’un masque la caméra…»

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