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Steven Spielberg: «Une presse libre, c'est capital»

«C'est le film sur lequel j'ai travaillé le plus vite de toute ma carrière.»
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Avec Tom Hanks et Meryl Streep en tête d'affiche, le film est un superbe hommage à la presse, au journalisme d'investigation, à la liberté d'expression, à la femme. Il est sorti en salles le 24 janvier. Rencontré à Londres, Steven Spielberg, qui fêtera cette année ses 50 ans de carrière, nous a expliqué ses motivations, la dimension féministe du film, mais aussi ses craintes devant la montée de l'extrémisme, sa position face au débat sur le harcèlement des femmes ainsi que son prochain film futuriste, Ready Player One . Le maître le dit clairement: «De nos jours, ceux qui n'ont pas envie d'entendre la vérité la qualifient de «fake news». Il faut donc sauver le journaliste. D'où son urgence à mettre en scène The Post (Pentagon Papers dans sa version originale). L'histoire se déroule en 1971 sous la présidence Nixon mais, entre les attaques répétées de Donald Trump contre les médias et l'affaire Weinstein, la résonance actuelle ne fait pas l'ombre d'un doute. Celui qui a diverti des générations avec Les dents de la mer, E.T., Jurassic Park ou Indiana Jones prend le prétexte historique pour rappeler la nécessité de s'informer.

Votre film a été conçu et tourné en neuf mois. Est-ce extrêmement court pour une histoire de cette importance?

Exact, et c'est d'ailleurs le film sur lequel j'ai travaillé le plus vite de toute ma carrière. Cela dit, si j'avais bénéficié de douze mois supplémentaires, le résultat aurait été le même.

Pourquoi l'avoir fait en si peu de temps?

Parce que j'ai pensé que le moment était idéal pour parler de la liberté de la presse, de la liberté d'expression, même, et de rendre grâce à ces gens qui travaillent dur pour pouvoir nous informer. Car il leur est vraiment difficile de pouvoir recouper des informations, les garder secrètes et les divulguer en pouvant les axer sur des faits, non des suppositions. Important aussi de montrer comment un président, en l'occurrence Nixon en 1971, peut faire pression pour contrecarrer toute opinion défavorable à sa politique. Ici, il s'agissait pour lui d'empêcher le New York Times de publier des documents, les «Pentagon Papers», potentiellement compromettants. Et ce qui est effrayant, c'est qu'entre 71 et 17 – 1971, 2017 – il suffit d'une simple inversion de chiffres pour se retrouver dans la même situation, pire sans doute. De nos jours, ceux qui n'ont pas envie d'entendre la vérité la qualifient de «fake news», qui sont parfois fausses, bien sûr, mais aussi parfois vraies. Il m'a donc semblé que c'était le moment opportun pour raconter cette histoire. C'était cette année-là et pas une autre.

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Le film parle de politique mais c'est aussi le portrait d'une femme, propriétaire et directrice de la publication du «Washington Post», devant tenir tête aux hommes. Peut-on dire que votre film est féministe?

En effet, c'est aussi un film féministe. Il évoque une femme, puissante, une éditrice respectée mais pas du tout écoutée par son conseil d'administration. C'est l'histoire vraie de Katherine Graham, dont le père a fondé le Washington Post et qui, lors de son retrait et ensuite de la mort de son mari, s'est retrouvée à la tête d'une entreprise quasi exclusivement masculine. Et à l'époque, elle risquait très gros. Soit le journal tombait, soit il triomphait, et cela tenait à une seule décision: la sienne. Contre l'avis d'une majorité d'hommes. On dit souvent que mes films reflètent chaque fois un aspect de ma vie personnelle, et c'est vrai aussi ici, au sens que j'ai grandi, juif, dans un milieu non juif. Très vite, j'ai appris à devoir tenir tête. J'ai appris la discrimination, à affronter le regard de l'autre qui vous juge différent, au point de vous exclure de toute conversation, d'une aire de jeu, d'une équipe sportive. Et enfant, c'est dur. On apprend à survivre au jour le jour. Avec l'âge, on apprend à survivre à l'année, mais enfant, je sais que rien qu'arriver sain et sauf à la maison était parfois un exploit. Sachant que je devais retourner à l'école le lendemain… Bref, je comprends très bien ce qu'a pu ressentir Katherine Graham, cet isolement.

«The Post» évoque inévitablement «Les hommes du président», d'Alan Pakula, qui relate l'affaire du Watergate.

C'est drôle car il n'y a pas si longtemps, ma fille Jessica a tout d'un coup eu envie de regarder ce film, une demi-heure après avoir visionné The Post. Elle n'avait jamais vu Les hommes du président. Qui, à mon sens, est l'un des plus grands films de tous les temps. Il dissèque parfaitement ce qu'est une enquête d'investigation.

Votre film est-il une sorte d'avertissement aux gouvernements futurs, ou même présents?

C'est moins un avertissement qu'un rappel à l'ordre, une manière de dire qu'il est dangereux de vouloir museler la presse car cela peut vous revenir en pleine figure.

Est-ce une critique des années Nixon?

Mais Richard Nixon n'a pas été l'épouvantail qu'on a souvent décrit. En fait, il a même accompli pas mal de choses dont pourrait se targuer, encore maintenant, le Parti démocrate. Par contre, il avait un immense ennemi: lui-même. Et sa paranoïa. Il détestait quiconque osait contrecarrer sa politique ou sa pensée. Je n'ai absolument pas voulu le dénigrer dans mon film, ou amoindrir ce qu'il a réalisé, c'est d'ailleurs pourquoi j'ai voulu insérer sa propre voix dans le film, je voulais qu'il commente lui-même son éviction, pour appuyer sa propre responsabilité dans sa chute. Donald Trump joue-t-il dans la même cour que Nixon? Pas du tout. Seule l'Histoire rendra compte de ce qu'il fut.

Vous avez mis en présence deux icônes du cinéma, Tom Hanks et Meryl Streep. Votre impression?

Ce fut magnifique de les diriger. D'abord, tous deux sont très amusants. Ils se sont tout de suite compris. Et ils ont «envie». J'ai même peine à croire que je suis le premier réalisateur qui les a réunis. Ça fait 49 ans que je suis dans le métier – 2018 sera la 50e année – et j'étais encore abasourdi de pouvoir les diriger. C'était mon film, ma caméra, et ils sont dedans! Et j'en suis encore particulièrement fier.

Beaucoup de vos films jouent la carte du divertissement pur mais d'autres touchent aussi à l'histoire et à la politique. Avez-vous un style préféré?

Ça dépend vraiment du film. J'ai adoré faire Ready Player One , qui sortira bientôt et qui est d'un genre totalement différent de celui de The Post . Ce dernier est un film sans fioritures et qui ne nécessitait pas d'être «rendu» convaincant auprès du public: l'histoire est claire, presque carrée, et donc, je dirais, nettement plus facile à réaliser. Et pour moi, c'était bien plus gai à faire car je ne dépendais d'aucune technologie. Il s'agissait de raconter une histoire et de mettre en place les personnages, point. Il ne me fallait pas attendre six mois pour voir le résultat tourné la veille. En quelque sorte, c'étaient des vacances, certainement en regard des films à haute technologie que j'ai pu tourner auparavant.

Comme «Minority Report» ou «Ready Player One», qui sortira à la fin de mars?

Oui, et ce qui est drôle, c'est de constater que, parfois, certaines choses imaginées deviennent réelles des années plus tard. Avec toutes les choses imaginées dans mes films, vous imaginez les milliards de dollars que j'aurais pu toucher?! (rires)

«Ready Player One» parlera de la réalité virtuelle. Vous êtes fan?

Complètement! Je suis persuadé que, très vite, la réalité virtuelle sera non seulement un art en soi, mais une science. Les applications seront multiples, à commencer par la chirurgie.

En août dernier, des centaines de suprémacistes blancs ont défilé à Charlottesville, en Virginie. La montée de l'extrémisme vous effraie-t-elle?

Bien sûr. Il faut surveiller cela attentivement. Vous savez, j'ai fait La liste de Schindler pour une raison bien précise: montrer aux néonazis qu'ils ne pourraient jamais nier l'évidence. Et ça a marché pendant pas mal d'années après sa sortie. Mais, bien sûr, les années passant, les extrêmes renaissent. Pour cela, la Shoah Foundation reste sur le qui-vive et continue à engranger les témoignages et les preuves de l'Holocauste. En parallèle, des cours de justice sociale, de défense des droits civiques, etc., sont toujours distillés dans les écoles, pour éveiller les consciences. Il faut parler aux plus jeunes, de tout cela et de l'Holocauste, pour que plus tard, la connaissance se transmette. Pour que cela n'arrive plus jamais.

Comment percevez-vous le débat actuel sur les harcèlements et agressions sexuelles envers les femmes?

Comme nécessaire. On en parle beaucoup et on devrait continuer. C'est ainsi qu'on va améliorer la condition des femmes, surtout au travail, que ce soit sur un plateau de cinéma, dans un champ ou dans un hôtel… N'oubliez pas qu'un de mes premiers films, La couleur pourpre, parlait de la condition féminine. Et j'espère bien que cela va ouvrir un espace pour les jeunes réalisatrices, plus aptes, à mon sens, à appréhender ce problème.

Que pensez-vous des lanceurs d'alerte Snowden et Julian Assange? Était-ce un acte de bravoure?

De la bravoure, Daniel Ellsberg (ndlr: ancien analyste employé par la RAND Corporation, qui a fourni au «New York Times» puis au «Washington Post» les Pentagon Papers) en a montré. Il a lâché des informations non pas parce qu'elles étaient là, ou pour arriver au sommet. Sa seule intention était de pouvoir stopper la guerre du Vietnam et les crimes de guerre, qui ont causé la mort de millions de Vietnamiens et celle de 50 000 soldats américains. Daniel Ellsberg est mon héros.

Comptez-vous toujours tourner «The Kidnapping of Edgardo Mortara», l'histoire de ce garçon juif secrètement ondoyé (ndlr: forme de baptême simplifié) par une employée de maison, enlevé par les autorités catholiques et devenu un symbole d'opposition entre l'Église et les autorités juives?

Oui, si je parviens à trouver l'enfant idéal, qui doit avoir entre 6 et 8 ans. Cela fait un an que je le cherche désespérément. J'ai un casting extraordinaire mais c'est sur les épaules de l'enfant que tout mon film repose. J'aime ce sujet car il montre à quel point on peut mener un enfant dans une voie contraire, comment on peut le façonner à son insu.